ÉTATS GÉNÉRAUX DE BRUXELLES, ‘NON PEUT-ÊTRE…’

 


25-26 avril 2009

Par Éric REMACLE

Etats-généraux, un terme qui fleure presque l’ancien français et dont on a perdu l’usage politique aujourd’hui. Pourtant quel symbole ! Au 16e siècle, ce sont des Staten-Generaal présidés par Guillaume d’Orange-Nassau qui portèrent la contestation des élites urbaines contre les lois imposées aux Pays-Bas (le Benelux actuel) par le roi d’Espagne et qui fuirent au nord suite à la répression pour y proclamer les Provinces-Unies, une république fédérale et d’inspiration démocratique (selon les standards de l’époque, c’est-à-dire oligarchique et masculine). En 1789, ce sont des Etats généraux réunis par le roi de France pour répondre à la colère sociale montante qui déboucheront sur le Serment du Jeu de Paume, la déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, la Révolution française.

En convoquant des Etats généraux de Bruxelles/Staten-Generaal van Brussel (concept traduit faute de mieux en anglais par ‘Citizens’ Forum of Brussels), plusieurs organisations de la société civile bruxelloise visaient elles aussi à provoquer en janvier dernier un électrochoc. Vingt ans après sa naissance, la Région de Bruxelles-Capitale est certes majeure, mais elle navigue difficilement entre trois écueils : l’indifférence des deux autres régions belges, le sous-financement et pire encore l’assoupissement. Or Bruxelles a plus que jamais besoin d’une vision, d’un projet pour l’avenir, elle qui abritera environ 150.000 habitants de plus à l’horizon 2020 si l’on en croit le Bureau du Plan.

C’est ce souffle que les organisations porteuses des Etats généraux ont voulu porter, en interpellant les candidats aux élections, à l’occasion de la clôture ce samedi d’un processus qui a vu s’organiser des dizaines de débats de qualité sur toutes les problématiques bruxelloises, et dans les deux langues de la Région. La dynamique fut riche, les conclusions prometteuses, en espérant un prolongement futur sous une forme à imaginer, une sorte de démocratie participative à la bruxelloise. Bien sûr, les Etats généraux n’ont pas réuni toutes les couches de la population bruxelloise. Les organisations immigrées, de femmes et de jeunes n’y avaient pas été invitées, ce qui ne passait pas inaperçu dans la sociologie des participants aux différentes sessions. En outre, le style ‘rassemblement des forces vives’ n’a pas que des avantages, il lisse les conflits d’intérêts et de philosophies pour privilégier les points de consensus – certains syndicalistes n’ont pas manqué de le souligner. Mais en mettant autour d’une table les organisations environnementales, culturelles, patronales et syndicales, ainsi que les trois universités bruxelloises (ULB, FUSL, VUB) et des associations de citoyens récemment créées telles Aula Magna, Manifesto et BruXselforum, et en construisant ensemble un véritable programme de travail pour la Région. C’est un début prometteur, une occasion à saisir pour développer la nouvelle identité d’une Bruxelles qui a changé énormément depuis la création de la région en 1989.

Une révolution tranquille bruxelloise ?

Il n’est pour s’en persuader que de prendre connaissance des principales conclusions des Etats généraux (disponibles sur www.etatsgenerauxdebruxelles.be) dont certaines s’apparentent à une révolution tranquille. Unanimité entre organisations sur l’octroi du droit de vote à tous les habitants de Bruxelles pour les élections régionales – le 7 juin prochain en effet seuls les Bruxellois de nationalité belge pourront voter, véritable exclusion politique de 30% des habitants de la région ! Unanimité également sur la nécessité de simplifier l’usine à gaz institutionnelle bruxelloise en transférant le maximum de compétences à la Région plutôt qu’aux commissions communautaires particulièrement complexes à articuler. Unanimité enfin, et corollaire du point précédent, pour en finir avec la subdivision des électeurs et des partis bruxellois entre francophones et néerlandophones, alors que des listes ‘tweetalig’ seraient envisageables pour peu que la minorité linguistique soit protégée par des dispositifs astucieux dont l’ingénierie institutionnelle belge a le secret.

Ces quelques éléments pour une nouvelle gouvernance bruxelloise impliquent aussi, pour les organisateurs des Etats généraux une fiscalité réaménagée permettant de bénéficier de ressources nouvelles pour une Région qui crée davantage de richesses qu’elle n’en reçoit. Deux pistes au moins : prélever l’impôt sur le lieu de travail (puisque des centaines de milliers de Flamands et Wallons travaillent chaque jour à Bruxelles mais n’y payent pas leurs impôts) et demander une contribution fiscale aux fonctionnaires européens en échange du droit de vote. Le financement de Bruxelles dans le contexte belge doit lui aussi être à la hauteur de la nature de poumon économique de la Région centrale du pays pour toute la Belgique.

Réussir la ville’ implique par ailleurs une réduction de la fracture sociale – 20% de chômeurs, probablement 25% à l’issue de l’actuelle crise économique ! – qui ne viendra que d’un accroissement des emplois de proximité, non délocalisables en quelque sorte, impliquant une nouvelle vision de la ville, des services de proximité, des contrats de quartier, de la mixité des fonctions urbaines. Réussir la ville, c’est aussi en faire vraiment la capitale de l’Europe, non par des projets pharaoniques non intégrés dans le tissu urbain, mais par une valorisation de toutes les dimensions internationales de Bruxelles, des milieux populaires immigrés aux fonctions de ville internationale de services. Une ville cosmopolite, lieu de rencontres et de dialogue interculturel, symbole en quelque sorte d’une Europe ouverte au monde, en d’autres termes une ‘Little Apple’ comme on dit de New York qu’elle est la ‘Big Apple’.

Comme grand atout, Bruxelles représente une ville de connaissance avec ses 75.000 étudiants du supérieur et ses 13.000 chercheurs et professeurs. Les universités ont d’ailleurs annoncé la création en commun d’un Brussels Studies Institute pour contribuer à la réflexion à long terme sur l’avenir de la ville-région. La jeunesse constitue un second atout et c’est largement à elle que les Etats généraux furent dédiés (même s’ils n’y furent malheureusement pas associés – un enseignement à tirer pour le futur). Miser sur les jeunes qui constituent le principal potentiel de la Région, ne pas créer une nouvelle génération sacrifiée, investir dans une éducation de qualité furent autant de leitmotiv de cette vision d’avenir.

Le véritable ‘city boom’ auquel Bruxelles doit se préparer (répétons-le 150.000 nouveaux habitants d’ici 2020 alors que les frontières de la région sont verrouillés par les complexes accords constitutionnels belgo-belges) constitue le défi de la prochaine génération et l’on doit le préparer maintenant. Pour y parvenir, un mot-clé : faire de Bruxelles une ville durable. A Ecolo-Groan !, on dirait : la capitale du développement durable. Une nouvelle vision de la ville doit émerger sous forme d’un Plan de développement régional (PRD) audacieux et intégré. Ce n’est pas impossible : après tout le Paris intra muros comprend 2 millions d’habitants avec une superficie plus petite que celle des 19 communes bruxelloises. Une ville plus compacte reste donc parfaitement imaginable mais implique de penser dans la longue durée un nouveau projet de ville comme celui que les fondateurs de la Région mirent sur place en 1989, mais adapté aux défis de l’horizon 2020. Renforcer le logement et améliorer le cadre de vie, planifier les politiques urbaines, l’aménagement de l’espace, les transports publics, stimuler l’emploi à Bruxelles pour les Bruxellois, autant d’enjeux pour lesquels les Etats généraux nous incitent à la mobilisation générale. On vous le disait, une petite révolution tranquille.

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