LUTTER CONTRE LA RACISME, DE DURBAN AUX 19 COMMUNES…

18-19 avril 2009

Par Éric REMACLE

 

Durban c’est, pour la ‘génération Mandela’ dont je fais partie, le symbole de la lutte contre l’apartheid sud-africain et pour la lutte contre le racisme et la ségrégation de façon plus générale. Dans les années 1980, nous luttions non seulement sur le plan international pour faire sortir Mandela de sa geôle sud-africaine, et pour abolir le régimes racistes de Rhodésie du Sud et de Namibie, mais aussi en Belgique pour l’octroi du droit de votes aux immigrés aux élections communales et pour la fin des politiques discriminatoires du bourgmestre de Schaerbeek de l’époque Roger Nols – le seul bourgmestre belge à avoir accueilli Jean-Marie Le Pen, triste privilège…

 

Avoir choisi Durban en 2001 pour la première conférence mondiale contre le racisme, ce pouvait être à nouveau le symbole fort d’une nouvelle étape dans la lutte contre les discriminations et le racisme. N’avons-nous pas en Belgique par exemple, comme dans plusieurs pays européens, obtenu enfin que les immigrés puissent voter aux élections communales (on attend qu’il en soit de même au plus vite pour les élections régionales – en tout cas c’est en ce sens qu’agissent les Ecolos bruxellois)… L’antiracisme ne s’est-il pas imposé de plus en plus comme norme internationale au sein des opinions publiques ces dernières années et trouvé sa confirmation dans l’entrée d’un métis à la Maison Blanche ? Certes la décolonisation des esprits n’est pas terminée, mais les tenants de l’épuration ethnique et de la supériorité de certains groupes humains sur d’autres ont perdu de leur superbe et sont sur la défensive face à un multiculturalisme de plus en plus affirmé sur tous les continents. Aujourd’hui la fin de l’esclavage et de la traité négrière sont célébrées comme moments-clés de l’histoire commune de l’humanité.

 

La déclaration de la conférence de l’ONU de Durban en 2001 a d’ailleurs confirmé ces tendances et le texte mérite d’être davantage diffusé qu’il ne l’est à ce jour. La déclaration de suivi présentée et adoptée à Genève cette semaine lors de la conférence dite de Durban-II constitue elle aussi un texte que tout humaniste signerait sans hésiter.

 

Malheureusement, tant à Durban en 2001 qu’à Genève en 2009, la lutte mondiale contre le racisme fut noyée dans des enjeux tout aussi cruciaux mais en partie différents : la question israélo-palestinienne (qui ne se limite pas à une lecture en termes de racisme, même si elle charrie sa part de discriminations), l’exigence de réparations pour les crimes du colonialisme par les pays africains, les demandes des pays musulmans de criminaliser le blasphème (qui relève de la liberté d’expression, non de l’appel à la haine raciale). Le président iranien a cherché à instrumentaliser les clivages au sein de la conférence pour consolider une alliance entre pays afro-asiatiques et musulmans lui permettant de renforcer sa propre assise internationale tout en répandant lui-même des propos antisémites et surtout négationnistes. Israël a usé et abusé de cette outrance iranienne pour convaincre un certain nombre d’alliés, Etats-Unis en tête, de quitter Durban-I et boycotter Durban-II, et éviter ainsi de répondre aux questions embarrassantes sur ses propres crimes. Tout en s’envoyant mutuellement les accusations de racisme à la tête, Iraniens et Israéliens ont instrumentalisé la lutte contre le racisme pour d’autres causes géopolitiques moins nobles et dont l’effet principal risque d’être une polarisation accrue sur les thèmes ‘civilisationnels’ tellement à la mode depuis le 11 septembre 2001 et tellement porteurs de clivages ravageurs dont profitent les plus intolérants – les plus récents exemples en étant constitués par la montée de l’islamophobie en Europe ou l’entrée de l’extrême-droite dans le gouvernement de Tel Aviv.

 

Malgré ces attaques répétées, l’esprit de Durban a pourtant tenu, comme l’ont souligné le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon et la Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme Navanethem (Navy) Pillay, et le monde n’a pas à rougir de l’agenda de lutte contre le racisme sur lequel il s’est entendu cette semaine. Malheureusement, à force de se concentrer sur les gesticulations et les boycotts des uns et des autres – c’est-à-dire sur le médiatique au détriment du politique -, la presse internationale nous a désinformés et détournés de la question principale : la possibilité de renforcer une norme internationale de refus du racisme aussi impérative que celles de protection des droits humains et de lutte contre le génocide établies au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

 

Et si l’on parlait du racisme hic et nunc ?

 

Là où surtout les medias furent décevants, c’est dans la quasi absence de dossiers d’information sur le racisme et la lutte contre celui-ci en 2009, à travers le monde, de Durban aux 19 communes bruxelloises. Il y aurait pourtant matière à de superbes dossiers.

 

Prenez par exemple la question des sans papiers en Belgique. Certes, il ne s’agit pas de racisme institutionnalisé mais ‘simplement’ du refus gouvernemental de traiter avec humanité et conformément à l’accord de gouvernement les dizaines de milliers de dossiers de demandeurs d’asile en attente de papiers, la plupart disposant d’un travail et d’un revenu. Il s’agit de situations extrêmes menant les principaux intéressés, non pas pour a plupart des clandestins mais des personnes ayant déposé depuis des années leur dossier à l’Office des Etrangers, à se lancer dans des occupations d’églises ou d’universités, voire dans des grèves de la faim, pour attirer l’attention des pouvoirs publics sur leur détresse. Il s’agit surtout d’une politique menée dans toute l’Europe de fermeture du territoire européen. Sa pire illustration, la ‘directive retour’ de l’Union européenne, légalise les enfermements de demandeurs d’asile pour des périodes allant jusqu’à dix-huit mois, sous prétexte de sortir ainsi plusieurs pays européens d’un vide juridique qui conduisait à des situations pires encore… Lorsque les gouvernements des pays latino-américains ont critiqué cette directive, n’ai-je pas entendu un ami député européen (socialiste et espagnol au demeurant) affirmer que ces gouvernements n’avaient rien compris à la directive, et ensuite changer de sujet pour évoquer… les valeurs européennes et la promotion des droits humains (sic) ? Une Europe qui a transformé en une dizaine d’années le droit d’asile en politique de gestion des flux de demandeurs d’asile est-elle encore digne de porter le nom de la nymphe qui parcourait la Méditerranée sans entraves et a donné son nom à notre continent ?

 

Mais l’espoir n’est pas perdu puisque de son côté, le 2 avril dernier, le Parlement européen votait par 363 voix contre 227 et 64 abstentions le rapport Buitenweg (ça ne s’invente pas) favorable à la directive du Conseil des ministres contre la discrimination sur la base de l’origine dans l’accès aux biens et services. C’est bien la même Europe qui lutte contre les discriminations et qui adopte la ‘directive retour’…

 

Plus près de nous encore, dans ma chère commune d’Ixelles, un ancien bourgmestre, aujourd’hui échevin et député régional, le sieur Yves de Jonghe d’Ardoye décide de s’offrir en février dernier une publicité nauséabonde en amalgamant tous les musulmans à des terroristes intolérants. C’est ici que l’on peut parler de racisme islamophobe, quand on stigmatise abusivement tout un groupe en se référant à sa religion mais pour l’exclure en tant que groupe de citoyens d’origine étrangère. Dans ce cas, on a bien affaire à du racisme, car on va bien au-delà de la critique sereine et raisonnée, voire traduite en caricatures, de l’islam comme de toute autre religion. Et le dérapage d’Yves de Jonghe d’Ardoye est de ces dérapages bien contrôlés en période pré-électorale, dignes des saillies antisémites de Jean-Marie Le Pen. Faut-il vraiment s’en étonner si l’on se souvient que M. de Jonghe d’Ardoye est venu au libéralisme ixellois avec plusieurs transfuges de l’aile droite de l’ancien Parti social-chrétien, le fameux CEPIC proche à l’époque de l’extrême-droite ? Idéologiquement, rien ne rapproche cet homme du libéralisme humaniste d’un Louis Michel ou du centrisme social du FDF, et pourtant son parti n’a guère sanctionné ses propos. Le MR commet ici une erreur majeure car il a connu déjà au début des années 1980 de tels errements, avec des figures telles que Roger Nols et quelques autres. Surfer aujourd’hui sur la stigmatisation des musulmans (quelles que soient les controverses légitimes sur les intolérances justifiées par les religions) n’est finalement guère différent pour ces gens-là que de prôner il y a trente ans le rejet en bloc des immigrés. A l’époque il fallut des mobilisations pluralistes communales (le Front démocratique ixellois, Démocratie sans Frontières à Schaerbeek) pour créer d’autres rapports de forces, aujourd’hui les humanistes de tous partis font bloc plus naturellement mais il faut continuer à nettoyer les écuries d’Augias. On aimerait entendre davantage de rappels à l’ordre de personnes aussi respectables qu’Armand De Decker ou Didier Gosuin, peu suspects de démagogie raciste pour leur part.

 

Mais au-delà du cas particulier qui révèle une certaine dérive, il y a les multiples cas de racisme beaucoup plus généralisés et que révèlent tant les statistiques récentes européennes que belges. Au plan européen, c’est l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, basée à Vienne, qui nous apprend en 2009 que 37% des étrangers vivant en Europe se sont sentis victimes de discriminations l’an dernier. Parmi les communautés d’origines nord-africaine ou turque de Bruxelles ou d’Anvers c’est trois personnes sur quatre qui estiment répandue la discrimination sur la base de l’origine. Nombreuses sont les plaintes suite à des discriminations dans l’accès à l’embauche ou au logement, nombreuses les enquêtes sur les contrôles au faciès à l’entrée des boîtes de nuit, dans les lieux publics ou aux frontières internes à l’espace Schengen. Les rapports du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme constituent une mine d’informations sur ces plaintes et ces études (www.diversite.be). La Belgique peut s’enorgueillir d’avoir créé un tel Centre d’utilité publique. Rappelons-en le mandat fixé par la loi : « Le Centre a pour mission de promouvoir l’égalité des chances et de combattre toute forme de distinction, d’exclusion, de restriction ou de préférence fondée sur : une prétendue race, la couleur, l’ascendance, l’origine nationale ou ethnique; l’orientation sexuelle, l’état civil, la naissance, la fortune, l’âge, la conviction religieuse ou philosophique l’état de santé actuel ou futur, le handicap ou la caractéristique physique. (…) Le Centre a également pour mission de veiller au respect des droits fondamentaux des étrangers, d’éclairer les pouvoirs publics sur la nature et l’ampleur des flux migratoires et de développer la concertation et le dialogue avec tous les acteurs publics et privés concernés par les politiques d’accueil et d’intégration des immigrés. Le Centre est en outre chargé de stimuler la lutte contre la traite et le trafic des êtres humains ».

 

C’est par l’existence de telles institutions que se propage lentement mais sûrement la norme internationale contre le racisme. C’est par leur intermédiaire que se forge un nouveau rapport de forces et que la lutte contre le racisme peut progresser. Durban-II était l’occasion de saluer cette lutte et ces efforts. Voilà qui est fait.

 

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