LA REVOLUTION INACHEVEE DU PRINTEMPS 1989

4-5 avril 2009

Par Eric REMACLE

C’était il y a vingt ans déjà, c’était hier pour beaucoup d’entre nous, tant l’histoire s’est accélérée au lendemain de nos vingt ans.

Le 5 avril 1989, la ‘Table Ronde’ réunissant les dirigeants communistes polonais et l’opposition rassemblée autour du syndicat indépendant Solidarnosc parvenait à un accord pour l’organisation deux mois plus tard d’élections partiellement libres. Le secrétaire général du PC de l’Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev avait adoubé le compromis, cherchant lui-même à sortir le communisme soviétique de l’ornière d’un monopartisme qui empêchait le pays de se moderniser socialement, économiquement, technologiquement, et bien sûr politiquement. Bientôt, avec la victoire écrasante de Solidarnosc aux élections de juin, la Pologne constituerait le premier domino de révolutions démocratiques qui, en Hongrie ensuite, puis après l’écroulement du Mur de Berlin le 9 novembre, amènerait tous les pays d’Europe centrale à choisir la démocratie libérale et l’économie de marché comme voie d’une nouvelle modernisation, plus de quarante ans après la libération du fascisme et l’instauration des démocraties populaires.

Durant les prochaines semaines et les prochains mois, sans doute ces moments forts de l’histoire du siècle passé seront-ils célébrés à l’envi. Et pourtant, peut-on vraiment parler à ce propos de révolution ? Certes, les changements profonds du pouvoir et de la propriété en Europe centrale, puis dans une Union soviétique remplacée deux ans plus tard par quinze républiques indépendantes – dont la Russie – constituaient en soi une révolution interne (certains disaient à l’époque une ‘contre-révolution’) d’une ampleur considérable. L’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN en est apparue comme l’aboutissement des rêves d’une génération centre-européenne – ceux qui, comme moi, étaient nés vers 1960 – qui a voulu ce changement pour reconstruire une perspective d’avenir face à des régimes ossifiés qui ne proposaient plus rien d’autre que leur reconduction à l’identique au nom d’une rhétorique socialiste que les réalités concrètes (pénuries, répression, refus de tout nouveau mouvement social) contredisaient chaque jour.

Et pourtant, la révolution de 1989 est décidément bien inachevée aujourd’hui…

En Europe centrale tout d’abord où les contradictions sociales nées de la course effrénée vers le libéralisme économique et politique éclatent à l’occasion de la crise actuelle : la Lettonie au bord de l’implosion, la Hongrie en proie à la montée du nationalisme, la Roumanie quémandant un prêt colossal au FMI, elle dont le dernier dictateur Nicolae Ceaucescu se vantait d’avoir éradiqué l’endettement quitte à priver le pays d’électricité huit heures par jour…

L’Union européenne en est encore à chercher les formes de solidarités entre ses économies centrales elles-mêmes malmenées (Allemagne, France, Benelux, Grande-Bretagne) et ces jeunes Etats membres de la périphérie qui pensaient un peu naïvement que la croissance serait éternelle au pays du capitalisme réel. C’est seulement maintenant que commence sans doute pour eux le vrai chemin vers l’intégration, en espérant qu’ils réussissent à sortir du statut périphérique dans lequel leurs dirigeants les ont enfermés. Cela prendra du temps pour les peuples d’Europe centrale de se réapproprier le sens de leur révolution de 1989 et de sortir du syndrome de la défiscalisation compétitive, des niches néo-capitalistes et du libéralisme à la sauce Bolkestein. Peut-être le récent renversement du gouvernement tchèque par le centre-gauche annonce-t-il le début d’un nouveau cycle ? On peut le souhaiter car c’est la condition de toute relance du projet européen lui-même.

Mais 1989 ne marquait pas l’espoir d’une révolution seulement dans cette partie de l’Europe. Pour notre génération – pour nous qui construisions les nouveaux mouvements pacifistes et écologistes en Europe de l’ouest et aidions par la gauche les dissidents des pays socialistes -,

deux autres révolutions étaient attendues et ne se sont toujours pas concrétisées.

Démocratisation des relations internationales et du projet européen

La première était le projet de relations internationales démocratisées, c’est-à-dire où les peuples jouissent d’une plus grande égalité sans interférence de blocs militaires ‘envahissants’ (dans tous les sens du terme). Alors que nos amis à l’est luttaient contre la répression des régimes communistes, nous nous opposions pour notre part à l’hégémonie économique et politique des Etats-Unis de Ronald Reagan qui soutenait les dictatures latino-américaines, organisait petit à petit la dérégulation de l’économie mondiale, engageait le monde dans une folle course aux armements, théorisait la guerre nucléaire limitée à l’Europe, bombardait la Libye accusée de terrorisme, envoyait Saddam Hussein envahir l’Iran pour le compte de l’occident. La fin de la guerre froide devait représenter aussi la fin de cet occident arrogant que n’ont pas connu les plus jeunes … mais avec George W. Bush, ils en vécurent la cruelle piqûre de rappel.

Or le vrai enjeu de 1989, c’est bien celui-là : non seulement des régimes plus démocratiques à l’intérieur, mais aussi des relations internationales démocratisées où chaque peuple pourrait davantage exprimer ses aspirations et ses intérêts, comme trente ans plus tôt la décolonisation en avait manifesté le projet. Le concentré de ce rêve si fou et si sage à la fois, c’était non pas l’arrivée en 1989 de Solidarnosc au pouvoir en Pologne, mais bien davantage la libération en 1990 de Nelson Mandela, le plus vieux prisonnier politique d’Afrique, de sa prison de Robben Island et son élection ensuite à la présidence de l’Afrique du Sud, marque définitive de la fin du régime odieux d’apartheid.

Démocratiser les relations internationales, quel extraordinaire projet, dont au fond la philosophie a été reprise par ces jeunes Américains qui votèrent Obama en 2008, par ces foules considérables qui refusèrent la guerre d’Irak en 2003.

Mais pourquoi donc nous sommes-nous arrêtés en si bon chemin après 1989 ? Pourquoi les pays occidentaux et l’Alliance atlantique qui les rassemble décidèrent-ils qu’ils avaient tout simplement ‘gagné’ la guerre froide et imposèrent-ils un ordre international pas démocratique du tout mais au contraire fondé sur la domination des forts sur les faibles ? Il reste à retrouver les voies d’un projet d’émancipation à l’échelle mondiale, ce qui implique une nouvelle fois de sortir de l’emprise des blocs militaires, y compris en Europe. Le projet d’un bouclier spatial américain, tout comme celui du retour de la France dans l’OTAN, se situent de ce point de vue à contre-courant de l’histoire. Si les pays occidentaux ne cherchaient pas à tout prix à maintenir une hégémonie politique et économique, cette organisation devrait au contraire se préparer à la retraite, elle qui fêtera ses 60 ans le 4 avril prochain. En se projetant vers l’Afghanistan et le cœur de l’Asie, et en associant des pays tels que le Japon, l’Australie, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande et Israël au travers de ‘partenariats globaux’, elle ne fait que prolonger un ordre du monde qui tente de préserver la centralité de l’occident et de ses intérêts économiques. Le président Obama, dont l’élection a représenté symboliquement un nouveau centre de gravité possible dans un monde de plus en plus multipolaire, n’a pas encore pris toute la mesure de ce défi : poursuivre la démocratisation des relations internationales – ce qui n’a rien à voir avec l’exportation brutale d’une pseudo-démocratie prônée par son prédécesseur.

C’est sur ce point qu’in fine l’histoire jugera son action – d’Afghanistan en Palestine, d’Amérique latine aux négociations sur le changement climatique. Un tel projet impliquerait assurément la fermeture des bases américaines et occidentales dans le monde, le retrait des armes nucléaires des pays qui n’en sont pas possesseurs et la préparation d’un monde qui se débarrasse des armes nucléaires et s’engage dans d’autres agendas de réduction des autres systèmes d’armes, l’acceptation du poids des acteurs internationaux émergents, la signature du protocole de Kyoto et du statut de la Cour pénale internationale par les Etats-Unis, la mise en veilleuse des alliances occidentales héritées du siècle passé pour construire de nouvelles organisations régionales à l’image du 21ème siècle. Ce serait là reprendre le fil de la révolution inachevée de 1989. De même que celle-ci avait débuté par le sage retrait soviétique d’Afghanistan après neuf ans de guerre inutile, la révolution internationale d’aujourd’hui nécessiterait elle aussi un retrait de l’OTAN de ce même pays, huit ans après une guerre dont le sens s’est évanoui rapidement.

Il est une seconde révolution qui mérite elle aussi d’être remise en mouvement, celle qu’annonçait Mikhail Gorbatchev lors de son discours de Strasbourg en juillet 1989 : l’édification d’une ‘maison commune européenne’, réplique dans notre région du plus vaste projet de démocratisation des relations internationales qu’il appelait de ses vœux. Certes le projet d’une Europe autonome et unifiée a progressé, les organisations européennes (Conseil de l’Europe, Union européenne, OSCE) ont étendu leur action sur tout le continent voire au-delà. Mais la légitimité du projet européen se révèle en panne, comme l’ont montré les référendums successifs en France, aux Pays-Bas et en Irlande depuis 2005. Ce n’est pas la décision des chefs d’Etat de reconduire le conservateur José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne avant même les élections européennes qui améliorera la confiance des citoyens dans cette Europe-là.

Quant à la place de la Russie dans cette ‘maison commune’, elle suscite l’hostilité de plusieurs pays centre-européens. Ici aussi, ce n’est pas par la militarisation et la confrontation que se résoudront les conflits d’intérêts. Sauf à considérer qu’une nouvelle fois, comme pendant les quarante-cinq ans de la guerre froide, le destin de l’Europe se jouera davantage à Washington qu’à Paris, Bruxelles ou Berlin… Les peuples européens n’y ont pas intérêt s’ils veulent influer sur leur destin.

C’est Gorbatchev déjà qui disait en 1989 aux étudiants de la Sorbonne que les révolutions de 1789 et de 1917, la libérale et la socialiste, constituaient les deux révolutions inachevées de notre histoire européenne commune. Sans doute y ajouterait-il aujourd’hui la révolution écologique dont il fut l’un des tout premiers chefs d’Etats européens à prendre conscience – au prix du drame de Tchernobyl. Sans doute serait-il temps aujourd’hui d’ajouter à la liste la révolution inachevée de 1989, celle de l’espoir d’un monde et d’une Europe libérés de l’emprise des blocs et des logiques de domination impériale. D’une Europe et d’un monde qui acceptent enfin d’entrer dans l’ère de la multipolarité, du multilatéralisme et du développement durable.

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