CRISE FINANCIERE, EN SORTIR OUI MAIS COMMENT ?

22-23 mai 2010

Par Éric Remacle

Derrière l’usage du vocable “crise”, on peut mettre n’importe quoi. C’est d’ailleurs l’intérêt de l’expression, elle sert toutes les manipulations. La crise, c’est la nouvelle fatalité de notre monde désenchanté, c’est surtout un discours qui permet aux dirigeants de demander un chèque en blanc aux citoyens sans devoir trop justifier les mesures prises. Pourtant les citoyens sont plutôt sceptiques face au récit que leur livre ces dernières semaines le choeur des experts et des media.

En 2008 et 2009, l’écroulement de plusieurs sociétés de crédit aux Etats-Unis et par rebond dans d’autres parties du monde avait conduit à une pédagogie apparemment sage de la part de nos politiques, gauche et droite confondues. Les responsables étaient désignés: la spéculation excessive sur les marchés financiers encouragée par la dérégulation des trente dernières années (entamée sous Nixon et Reagan, puis étendue de proche en proche à tous les pays capitalistes développés). Les remèdes se trouvaient dans une re-régulation du monde de la finance, l’interdiction de certaines pratiques spéculatives, la mise au pilori du système des bonus qui pousse les financiers à faire prendre des risques à l’économie réelle pour leur propre enrichissement. Du président américain au président français, toutes et tous plaidaient pour instaurer de nouvelles contraintes sur le secteur financier afin de préserver l’essence même de l’économie de marché. Le G-20 de Pittsburgh fut convoqué au printemps 2009 pour instaurer une nouvelle ère de gouvernance économique, le Fonds monétaire international (FMI) y retrouva quelques couleurs, lui qui avait été fortement mis en question durant la décennie précédente pour sa médiocre gestion des crises latino-américaine et asiatique de la fin des années 1990.

Ce contexte permit d’organiser dans chaque pays le sauvetage du secteur bancaire et financier, en injectant massivement les deniers publics dans un rachat provisoire des grandes banques afin de les restructurer pour les protéger contre les “actifs toxiques” qu’elles avaient elles-mêmes engendrés. L’opération étonna nombre de citoyens : comment pouvait-on par miracle trouver autant d’argent frais dans des économies à la faible croissance et où les dépenses publiques sont chichement comptées ? On leur répliqua qu’il s’agissait de pures opérations sur papier, dont in fine les gouvernements sortiraient avec quelque bénéfice puisqu’une fois les banques nettoyées et remises en forme, les Etats revendraient leurs parts et se dégageraient du secteur bancaire. La réponse était vraie, à ceci près qu’en cas d’échec de l’opération, les gouvernements se seraient eux-mêmes retrouvés en défaut de paiement, mais comme cela n’arriva pas, l’opération fut considérée comme un succès. Elle avait toutefois laissé une trace dans les finances publiques: l’accroissement de la dette pour quasiment tous les pays industrialisés.

Dans l’intervalle, on ne réforma pourtant pas les marchés financiers. Leurs amis dans les gouvernements veillaient au grain, à commencer par les anciens de Goldman Sachs placés à la Maison Blanche et au Département américain du Trésor. Remettre en cause la dérégulation des années Reagan, c’eût été pour eux à la fois affaiblir leurs profits et réduire les avantages de compétitivité du monde occidental face aux économies émergentes. Depuis trente ans, ils avaient massivement transféré la source de croissance de l’économie américaine et européenne de la production industrielle vers la finance et les services et il n’était pas possible à leurs yeux de retourner en arrière. Le soufflé du G-20 de Pittsburgh retomba, sa seule concrétisation se trouvant dans une recapitalisation du FMI et quelques mesures symboliques de plafonnement des bonus à Wall Street. En revanche, l’impact de la crise financière se révélait, lui, de plus en plus concret, la contraction du crédit amenant à ce que, de proche en proche, nombre d’entreprises se voient contraintes de licencier, avec comme conséquence la hausse du chômage aux Etats-Unis d’abord, puis en Europe. Avec des finances publiques davantage endettées que trois ou quatre ans auparavant, les gouvernements se sont trouvés coincés entre le marteau et l’enclume. D’un côté, les travailleurs s’inquiètent de la montée du chômage. De l’autre, les marchés financiers remis en selle sans véritable contrainte sont repartis de plus belle dans la spéculation, sur la dette des Etats cette fois. Les seconds poussaient à réduire les dépenses publiques pour réduire les déficits et rétablir la confiance des marchés, les premiers ont intérêt à ce que l’Etat assure la protection sociale et soutienne les revenus pour garantir le fonctionnement de l’économie.

Premier gouvernement européen confronté à ce dilemme, la Grèce a choisi sur les conseils de l’Union européenne et du FMI de privilégier la réduction des dépenses publiques, tout en obtenant de nouveaux prêts pour rééchelonner sa dette. A cette occasion, un fonds de solidarité intra-UE a été imaginé malgré les réticences originelles de l’Allemagne, sceptique à l’égard de toute forme d’encouragement aux déficits. La réaction grecque et européenne s’est fondée avant tout sur une politique de l’offre: réduire l’endettement et les déficits (dont on oublie de rappeler qu’ils furent creusés par l’aide au secteur bancaire de l’année dernière), stabiliser les marchés financiers et rééchelonner la dette grecque avec l’aide de ses partenaires de la zone euro. A court terme, ce choix stabilise la situation, à moyen terme il ne règle rien. En effet, sans vigoureuse réorganisation des règles du système financier, la trève ne sera que de courte durée et la spéculation sur d’autres économies est à prévoir. En outre, en réduisant la dépense publique, on se condamne à une récession supplémentaire et à ne plus disposer d’outils budgétaires pour relancer la demande. En d’autres termes, comme titrait Marianne cette semaine, “la rigueur ou la crise ? voilà pourquoi on aura, hélas, les deux !”. C’est cette combinaison de récession et de spéculation qu’il s’agit d’enrayer.

Au sein de la zone euro, l’absence de possibilité de dévaluations nationales réduit les outils macro-économiques pour les gouvernements. Comme ils ne maîtrisent plus leur monnaie et que la gestion de celle-ci est assurée par une Banque centrale aux mains du courant le plus monétariste, il ne leur reste plus comme instruments que la réduction des salaires, celle des déficits, et éventuellement la hausse des impôts. Cette troisième option est peu encouragée par la majorité des gouvernements en place pour des raisons idéologiques, tel l’argumentaire du président français pour son “bouclier fiscal” qui ne protège que les plus riches. Dès lors, le matraquage politico-médiatique des derniers jours s’est focalisé sur l’exigence d’une réduction massive des déficits et d’un blocage des salaires. La droite française, à la suite du gouvernement Merkel en Allemagne, souhaite même inscrire le déficit zéro dans la Constitution (George W. Bush l’avait envisagé avant eux), c’est-à-dire constitutionnaliser le renoncement à l’utilisation des dépenses publiques comme outil de relance. La fin programmée du keynésianisme !

Certes l’endettement de l’Etat n’est pas une bonne chose en soi et ce sont souvent les plus faibles qui remboursent cette dette. Mais à l’inverse, prôner le déficit zéro sans situer cette mesure dans une batterie de dispositions de relance de la demande ne peut contribuer également qu’à écraser les plus faibles et leur faire payer le prix de la crise…alors que c’est déjà l’argent des contribuables qui a permis de renflouer les banques il y a un an. Le débat se doit d’être élargi à un ensemble de dispositifs permettant une répartition juste et équilibrée de l’effort de relance, car c’est bien de relance qu’il faut parler ici.

Au niveau européen tout d’abord, on ne peut se contenter d’instaurer un contrôle par les 27 des budgets publics nationaux, ce qui ne fait que prolonger le pacte de stabilité instauré en parallèle de la monnaie unique. Il faut aussi que l’Europe envisage d’utiliser elle-même l’outil budgétaire pour donner du souffle à l’économie. Ceci implique qu’elle accroisse progressivement l’importance du budget communautaire, aujourd’hui limité de facto à 1% du PIB (de iure à 1.27%), ce qui ne permet pas de peser sur l’économie européenne. Le budget communautaire doit servir de levier pour les grands travaux européens, le développement des infrastructures de recherche et de mise en réseau des économies. Pour ce faire, il faut admettre que l’UE dispose de recettes nouvelles (taxe Tobin ?) et aussi qu’elle ait le droit de s’endetter, ce que les traités (ou en tout cas la lecture qu’on en fait) lui interdisent actuellement.

En second lieu, la solidarité entre Etats européens doit conduire à racheter massivement la dette des Etats lorsqu’elle est détenue par les marchés. L’endettement n’est un problème que si l’on peut spéculer sur la dette. Lorsqu’elle est détenue par les citoyens eux-mêmes, et même si elle se situe à un niveau élevé comme en Belgique (où la dette représente plus de 100% du PIB) ou au Japon (où elle représente 200% !), la spéculation est impossible. Il est évident qu’un endettement élevé n’est pas souhaitable, vu le poids des intérêts, mais lorsque cette dette est détenue par les citoyens, la réduction peut se mener à un rythme choisi, sans perturbation et dans un fort climat de confiance. Le rachat des dettes actuellement détenues sur les marchés, puis leur revente aux citoyens européens par des emprunts d’Etat stabiliserait davantage la situation. C’est d’ailleurs indirectement ce que la BCE a commencé à faire en prêtant 100 milliards aux banques européennes au début mai, mesure qu’elle refusait jusqu’alors contrairement à sa grande soeur étatsunienne la Federal Reserve qui rachète régulièrement de la dette sur les marchés. Le risque inflationniste d’une telle démarche reste en tout cas contrôlable.

En troisième lieu, il est urgent de débuter vraiment la régulation toujours promise et toujours repoussée des marchés financiers. Ceci implique de séparer de manière stricte les banques d’épargne/de dépôt des banques d’affaires. Recréer des banques publiques d’épargne contribuerait à stabiliser la situation également. On attend toujours les législations promises en ce sens il y a un an et pour lesquelles ECOLO avait mené une action résolue au Parlement fédéral.

Enfin, dans la mesure où l’effort doit être réparti entre tous, les outils fiscaux sont légitimes pour abonder le budget de l’Etat ou développer des financements alternatifs de la sécurité sociale. En Belgique par exemple, la commission parlementaire sur la grande fraude fiscale avait présenté en mai 2009 cent huit recommandations dont seules huit ont été réalisées (Le Soir du 14 mai 2010). La lutte contre la fraude fiscale et le travail au noir constitue un enjeu essentiel pour le maintien des solidarités.

C’est dans ce contexte qu’ECOLO propose d’instaurer une taxe extraordinaire sur les revenus ultra-élevés. Pour les revenus de un million d’euros par an (soit environ 100 fois le revenu d’Intégration sociale), toute somme au-delà de ce revenu serait versée à concurrence de 90% vers un fonds de solidarité destiné à financer le Revenu d’Intégration sociale.

Irréaliste ? C’est pourtant le type de fiscalité que Franklin D. Roosevelt avait mise en place dans les années 1930 aux Etats-Unis et qui dura jusqu’aux réformes fiscales conservatrices de Nixon dans les années 1970. Les contribuables concernés sont très peu nombreux, quelques centaines (le top management de grosses sociétés ou de frands cabinets d’audit et de consultance). Ils sont aisément contrôlables et le prélèvement peut se faire sur le lieu de travail. Il y a peu de raisons qu’ils ne fuient la Belgique vu les nombreux autres avantages qu’ils retirent de leur présence dans ce pays.

Injuste ? Quel est l’intérêt humain et les valeurs portées par le fait de gagner plus d’un million d’euros par an ? Une telle contribution rapporterait à la société sans toucher fondamentalement au niveau de vie des principaux intéressés. On en retirerait plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de millions d’euros. Par comparaison, les 20% les plus pauvres des Belges (revenus inférieurs à 9.677 euros) apportent quant à eux 67 millions d’euros d’impôts au Trésor, si ces faibles revenus sont capables d’une telle solidarité, pourquoi pas les plus hauts revenus y échapperaient-ils ?

Eric Remacle

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