DESARMER UN PEU, BEAUCOUP, PASSIONNEMENT…

24-25 avril 2010

Par Éric Remacle

La séquence engagée à l’initiative de Barack Obama en matière de désarmement et de non-prolifération nucléaires se déroule sous nos yeux priés de rester ébahis et pleins d’admiration. C’était d’ailleurs le but de l’opération, pensée par les spin docteurs de la communication politique de la Maison Blanche : annoncer successivement un accord START-3 avec Moscou, l’adoption de la nouvelle Nuclear Posture Review (NPR, la stratégie nucléaire des Etats-Unis pour dire les choses plus simplement), un sommet sur la sécurité nucléaire à Washington, de nouvelles pressions sur l’Iran, une discussion ministérielle de l’OTAN sur le nucléaire et enfin dans quelques jours la conférence quinquennale sur le Traité de non-prolifération à New York.

L’effet d’annonce est néanmoins un peu pervers si l’on tient compte du fait que l’adoption du Traité START-3 et les négociations internes à l’administration sur la NPR avaient pris des mois de retard. Le résultat laisse en outre beaucoup à désirer en regard des objectifs ambitieux que Barack Obama avait assignés à son projet d’un monde sans armes nucléaires. Certes on ne boudera pas son plaisir de voir tourner largement la page de l’ère Bush. Le président américain actuel est décidé à mettre sur la table du Sénat la ratification du traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBT), il a réduit l’importance attachée aux défenses antimissiles, sa NPR est moins offensive que celle de son prédécesseur (engagement de non-emploi en premier à l’égard de la plupart des Etats, intégration accrue des alliés au niveau régional, simple maintenance qualitative des ogives sans modernisation), il reprend la réduction quantitative des arsenaux avec START-3.

Néanmoins, on est loin du rêve éveillé d’un monde sans armes nucléaires proposé dans le discours de Prague il y a un an.

L’accord START se révèle assez modeste en termes de limitations quantitatives, puisque le plafond de 1.550 ogives sur 800 vecteurs pour chaque superpuissance n’est atteint que parce que les bombardiers sont comptabilisés selon la règle 1 bombardier = 1 ogive (alors qu’ils en transportent généralement une quinzaine chacun, mais ce nombre est invérifiable puisque les charges sont stockées séparément de l’avion jusqu’à la dernière minute, l’accord ne peut donc prévoir d’autre règle puisqu’elle ne serait de toute façon pas vérifiable). Les experts s’accordent pour dire que Washington et Moscou ont néanmoins fait un véritable effort de réduction qui les amène à diminuer de 5 à 10% les arsenaux actuels et surtout d’instaurer un régime de vérification qui reste intrusif et fiable. En outre, la priorité retenue par chacun pour les armements restants est également crédible car il s’agit des systèmes (sous-marins pour les deux, missiles sur trains pour la Russie) les moins susceptibles de créer de l’instabilité, des malentendus, des perceptions provoquant l’escalade ; la sécurité internationale s’en trouvera renforcée.

Ce qui est le plus regrettable, c’est le manque d’engagement en termes de calendrier à plus long terme – à moins que l’on réserve des annonces pour la conférence du TNP à New York. Par comparaison, en octobre 1986, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev s’étaient entendus sur un plan de désarmement nucléaire général en trois phases à l’horizon 2000 et n’avaient échoué dans cette ambition qu’à cause de leur désaccord sur les défenses antimissiles (déjà).

Il se révèlera dans ce contexte difficile de créer un effet d’entraînement sur les autres puissances nucléaires, en tout cas celles qui sont reconnues comme telles par le TNP et siègent comme membres permanents au Conseil de Sécurité (Chine, France, Grande-Bretagne). Les réticences de la France sont bien connues notamment et l’addition des forces nucléaires françaises et britanniques ne portera le total européen qu’à un cinquième environ des forces américaines ou russes. L’écart reste trop significatif pour que les partisans d’un désarmement nucléaire franco-britannique puissent y prendre appui. Il en eût été autrement par exemple d’un calendrier avec une seconde phase de réduction américano-russe suivie d’une proposition de discussions multilatérales englobant les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité (le P-5 comme on dit dans le jargon).

Les ambiguïtés de la NPR indiquent également qu’au sein de la Maison Blanche et du Pentagone, les faucons restent très puissants. Le non-emploi en premier n’est promis qu’à l’égard des pays qui ne se conformeraient pas aux demandes de la « communauté internationale », en d’autres termes les Etats-Unis continuent à menacer ouvertement la Corée du Nord et l’Iran de les bombarder du feu nucléaire alors que l’Inde ou Israël peuvent dormir tranquilles parce que le soutien américain empêche à ce jour toute sanction de l’ONU contre eux. Le ciblage reste assez offensif lui aussi et le maintien d’armes nucléaires sur le territoire d’autres Etats est justifié au travers des politiques d’alliances. Le recours aux défenses antimissiles n’est pas abandonné, mais davantage multilatéralisé en l’organisant à une échelle régionale, c’est-à-dire contre les seules véritables capacités de missiles existantes, à savoir de portée tactique ou intermédiaire. La seule inflexion réelle décidée par le président lui-même concerne l’absence de mention de la modernisation des ogives, pourtant exigée avec force par les faucons et dont George W. Bush et Donald Rumsfeld avaient fait leur credo au travers de la promotion des armes miniaturisées (mini nukes). La NPR n’évoque que la maintenance qualitative de ce qui existe.

Mais même sur ce dernier dossier, on peut se demander si le président ne met pas en scène davantage des controverses de politique intérieure plutôt qu’un agenda de limitation à long terme. Les sénateurs républicains, renforcés par le conservateur démocrate Joe Liebermann (ancien co-listier d’Al Gore pour la présidence), ont annoncé leur intention de bloquer la ratification de START-3 si l’administration ne dépose pas en même temps la loi de modernisation des ogives nucléaires. Parallèlement se posera la question de la ratification du traité sur l’interdiction des essais, à propos de laquelle les sénateurs républicains, mais aussi certains démocrates, n’ont aucunement l’intention de soutenir la volonté présidentielle. En d’autres termes, si la ratification de START-3 et du CTBT traîne, le président en fera porter la responsabilité sur les républicains et renforcera leur image de militaristes – ce faisant il prépare sans doute la campagne électorale pour sa propre réélection en 2012 autant que les élections pour le Congrès de l’automne 2010.

L’agenda fixé par Obama oublie surtout plusieurs catégories d’armements cruciaux.

Les missiles de portée intermédiaire sont oubliés. Washington et Moscou n’en possèdent plus, mais Moscou s’inquiète de leur prolifération beaucoup plus que Washington. Il n’est qu’à voir une carte pour le comprendre : les capacités chinoises sont essentiellement concentrées dans ce domaine (quoique le développement des sous-marins progresse également dans ce pays), et la fabrication ou l’achat de ces missiles se concentrent dans les zones aux frontières de la Russie, en Asie de l’Est, en Asie centrale et au Proche-Orient.

Les missiles tactiques (de courte portée) ne sont pas intégrés à ce stade dans la négociation américano-russe. Ici c’est Moscou qui cherche à conserver cet élément de dissuasion face à la supériorité conventionnelle des Etats-Unis (posture inversée par rapport à celle de la guerre froide), mais cela n’aide pas à faire avancer un agenda multilatéral sur ce thème alors que ce type de missiles constituent une source de déstabilisation en Asie de l’Est et du Sud et au Proche-Orient. Du coup, les armes tactiques que les Etats-Unis stationnent dans cinq pays alliés en Europe (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas, Turquie) risquent de n’être jamais démantelées, contrairement aux demandes de plusieurs gouvernements concernés. Les faucons au Pentagone et à l’OTAN continuent d’y voir un moyen de faire pression sur Moscou pour le démantèlement de ses propres armes tactiques. Et le Conseil ministériel atlantique qui vient de se tenir à Tallinn a confirmé que l’Alliance prendrait sur ce terrain des décisions collégiales – comme y insistent certains gouvernements d’Europe centrale qu’une dénucléarisation rampante de l’Europe n’arrangerait pas puisque les capacités nucléaires tactiques russes les inquiète davantage que d’autres.

Les défenses antimissiles ont été laissées en dehors de l’agenda malgré une demande russe initiale. Certes Washington réduit ses ambitions en la matière et rassure Moscou en gelant les projets en la matière en Pologne et en Tchéquie, tout en multilatéralisant le projet de bouclier régional au sein de l’OTAN comme le demandait l’Allemagne. Néanmoins, ce projet-là progresse et va amener à ce que la Roumanie accepte des intercepteurs américains et à ce que toute l’Europe légitime en quelque sorte les défenses antimissiles comme moyen d’assurer la sécurité de l’Alliance atlantique. Il serait pourtant bienvenu de proposer une nouvelle forme de traité antimissile multilatéral, puisque George W. Bush avait dénoncé unilatéralement le traité bilatéral ABM avec Moscou en 2002. Barack Obama s’en garde bien, ce qui veut dire que l’on ne doit pas exclure une relance future, éventuellement par son successeur, du projet de bouclier antimissiles.

Surtout, l’on n’évoque pas le fait – et les media ont malheureusement émis un silence assourdissant à ce sujet – que l’agenda antinucléaire de Barack Obama s’inscrit toujours dans deux visions du monde pas du tout iréniques et pas du tout démocratiques.

D’une part, il s’agit bien de maintenir comme philosophie de la sécurité internationale et américaine la marginalisation des fauteurs de troubles de l’ordre occidental, Iran et Corée du Nord, mais aussi groupes terroristes. En d’autres termes, le désarmement vient en appui d’une politique de non-prolifération et de sécurité nucléaires, il s’agit certes de montrer l’exemple, mais toujours sur le modèle des bons et des méchants. En élargissant le cercle des « bons Etats » (la Chine était par exemple invitée au sommet sur la sécurité nucléaire) et en marginalisant les « méchants » (des sanctions nouvelles contre Téhéran auraient été agréées par Obama et Medvedev en même temps que la signature de START-3), le président des Etats-Unis crée un cercle concentrique partageant la même approche que les Etats-Unis. Les réseaux d’amis et d’alliés autour de la position américaine sont recréés pour assurer un consentement à l’égard du leadership de Washington, à l’image de ce que le G-20 cherche à établir également en politique économique, une sorte de directoire sous hégémonie américaine/occidentale.

D’autre part, si Obama peut à ce point s’avancer et obtenir l’adhésion de son entourage autour d’une option de « Global Zero » nucléaire, c’est en large partie parce qu’il est à la tête d’une supériorité conventionnelle écrasante, beaucoup plus que ne l’était la présumée supériorité soviétique du temps de la guerre froide. Non seulement le budget militaire des Etats-Unis représente plus de 40% du total des dépenses militaires du globe mais surtout le niveau qualitatif des armements et des troupes est le plus élevé du monde et le programme du candidat Obama a prévu de renforcer cette prédominance. La « Global Strike Initiative » du président Bush, fondée sur un nombre massif de missiles conventionnels capables de remplacer la dissuasion nucléaire, n’a pas été abandonnée d’ailleurs, ce qui confirme que le scénario de la NPR consiste à « conventionnaliser la dissuasion » en maintenant la mise sur pied d’une force de destruction effrayante comme fondement ontologique de la sécurité.

Prenons Obama au mot pour aller plus loin dans la dynamique de désarmement.

Promouvoir un désarmement de façon plus passionnée impliquerait aussi de l’inscrire dans une vision multilatérale et multipolaire prenant en compte les intérêts de tous. Le désarmement n’a de sens à long terme que s’il contribue à démocratiser les relations internationales, à réduire le poids du militarisme sur les peuples et les Etats, bref à promouvoir l’émancipation sociale. Un véritable no-first-use multilatéral des principales puissances nucléaires, un ABM multilatéral, une réduction des modernisations qualitatives conventionnelles, une intégration des missiles tactiques et intermédiaires dans le processus de désarmement, un Traité d’interdiction de la production de matériau fissile (cut-off treaty), l’approfondissement des zones dénucléarisées, en particulier en Europe, en Asie et au proche-Orient constituent les différentes dimensions d’un tel agenda. Et pourquoi ne pas inviter les Etats à signer le projet de Convention d’interdiction de l’arme nucléaire déposée à la Conférence du désarmement de Genève ? Et au-delà à engager la réduction des dépenses militaires, la fermeture des bases militaires sur le territoire d’autres Etats, la démilitarisation progressive des océans ?

Les exigences en ce sens ne viendront forcément pas de la première puissance de la planète, fût-elle dirigée par un président à la haute stature morale – ce que l’on ne peut lui contester, là n’est pas la question. Elles doivent venir des petits et moyens Etats, moins empêtrés par leurs ailes de géants que les grandes puissances. Et si elle daigne se réveiller et arrêter de choisir le suivisme pour politique étrangère, peut-être l’Europe aurait-elle-même un mot à dire, précisément pour réaffirmer cette morale, ce droit et ce multilatéralisme qui foisonnent dans ses communiqués…

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