BARACK OBAMA : DEJA LE TOURNANT DE LA RIGUEUR ?

30-31 janvier 2010

Par Éric Remacle

Dans la nuit de mercredi à jeudi, Barack Obama a prononcé son premier vrai ‘discours sur l’état de l’Union’ en tant que président (celui de l’an dernier se situant à peine quelques jours après son entrée en fonction).

Ce discours est prononcé alors que la guerre en Afghanistan empire et a conduit à accroître le niveau des troupes américaines de 30.000 soldats, mais aussi à aiguiser les désaccords avec certains alliés européens. La guerre s’est étendue sans le dire au Pakistan (où les bombardements par drones sont plus nombreux que sous George W. Bush), au Yémen et en Somalie, alors que la sortie d’Irak est retardée tout comme la fermeture de la base de Guantanamo (qui aurait dû intervenir en janvier de cette année). Ladite ‘guerre contre le terrorisme’ totalement reprise à son compte par l’administration Obama constituera à long terme l’un des indicateurs de son bilan en fin de mandat – et il est à craindre qu’il pèse aussi lourd qu’en son temps la guerre du Vietnam pour son lointain prédécesseur Lyndon B. Johnson – mais à court terme les électeurs américains et les alliés des Etats-Unis ne lui en tiennent pas encore rigueur et le rejoignent dans l’objectif illusoire d’éradiquer Al Qaida par la force.

Malgré ces difficultés, l’agenda international de cette administration reste en effet tourné vers une amélioration des relations des Etats-Unis avec leurs principaux alliés et, au-delà, avec les différents partenaires à l’échelle mondiale ainsi qu’avec les Nations Unies et les autres organisations multilatérales. Barack Obama a pris la mesure du nouveau multipolarisme et multilatéralisme qui empêche l’Amérique de guider seule le monde, il maintient le cap d’un leadership par le partnership, par la force de persuasion autant que de coercition. C’est ce à quoi visait son discours du Caire adressé au monde arabo-musulman et celui au Conseil de sécurité de l’ONU pour un monde sans armes nucléaires. Même si l’on attend encore de véritables percées en la matière, par exemple le démantèlement de certaines colonies israéliennes de Cisjordanie, la signature d’un accord américano-russe sur les armes nucléaires stratégiques ou le retrait des 240 charges nucléaires américaines subsistant dans six pays européens (dont la Belgique), et même si la conférence de Copenhague sur le changement climatique a suscité la déception en Europe, le discours sur l’état de l’Union réaffirme des objectifs ambitieux à long terme dans une optique de partage de la gouvernance mondiale avec les autres grandes puissances. On se situe dans la même optique qu’à Copenhague ou au G-20: Washington tente de créer un plus large directoire mondial que précédemment, dans lequel l’Europe joue un rôle appréciable, mais où comptent également et fortement la Chine, le Japon, la Russie, l’Inde, et le Brésil. La récente conférence internationale sur l’aide à Haïti a illustré parfaitement la manière dont, au travers de l’aide humanitaire, les Etats-Unis peuvent également affirmer ce leadership dans un monde davantage multipolaire et multilatéral.

Priorité à la politique intérieure

L’heure est néanmoins à la politique intérieure. 2010 sera, se révèle dès aujourd’hui, l’année des élections législatives (renouvellement complet de la Chambre et d’un tiers du Sénat en novembre prochain). Après la perte récente d’un des deux sièges de sénateur du Massachusetts (celui, très symbolique, laissé vacant par la mort de Ted Kennedy), les démocrates ont perdu au Sénat la majorité de 60 sièges sur 100 qui leur permettait de contrôler l’ensemble du processus législatif. Ils cherchent à présent à sauver le projet de réforme de l’assurance maladie dont deux versions différentes ont été votées à la Chambre et au Sénat et dont l’harmonisation des deux textes sera compliquée par les manoeuvres d’obstruction des républicains. Ceux-ci viennent également de voir deux de leurs propres thèmes repris par le président qui tire de l’échec du Massachusetts la conclusion de la nécessité de convaincre l’électorat centriste, celui-là même qui lui a donné la victoire le 4 novembre 2008. Ces deux thèmes sont d’une part la rigueur budgétaire (à l’exception des budgets de sécurité intérieure et extérieure, mais aussi des dépenses de soins de santé) et de l’autre la création d’une commission bi-partisane pour la réduction du déficit et de la dette. Ces deux thèmes ont été repris avec force lors du discours sur l’état de l’Union, malgré les critiques de l’aile gauche du parti démocrate ainsi que de nombreux économistes néo-keynésiens, tels le Prix Nobel Paul Krugman, inquiets d’une contraction trop rapide de l’intervention de l’Etat dans l’économie à l’heure où la reprise reste plus qu’incertaine aux Etats-Unis comme ailleurs.

En acceptant ce tournant de la rigueur (qui n’est pas sans rappeler celui de François Mitterrand en France peu de temps après son élection sur le slogan ‘changer la vie’), le président Obama donne des gages à son aile droite et à ceux de ses conseillers économiques qui mettent en garde contre l’envolée du déficit et de l’endettement. L’opération est risquée car porteuse d’un monétarisme potentiellement désastreux pour la relance. Mais d’un point de vue électoraliste, elle peut couper l’herbe sous le pied des républicains qui accusaient l’actuelle administration des deux vices suprêmes aux yeux des néo-libéraux: le big government (intrusion de l’Etat dans tous les domaines de l’économie) et la dépense sans création d’emploi. Ce faisant, Obama reprendrait à son compte une tactique employée en son temps par son prédécesseur Bill Clinton avec des résultats électoraux convaincants mais au prix d’un brouillage complet du discours politique.

Cette critique est d’ailleurs faite ouvertement au président actuel par certains éditorialistes qui lui reprochent de privilégier à ce point la méthode consensuelle et l’oscillation entre gauche et droite qu’il en perdrait toute lisibilité dans une opinion qui ne peut plus se satisfaire de slogans sur le mode ‘Yes We Can‘ mais exige un mieux-vivre qui tarde à venir. C’est pourquoi un second volet est imprimé au discours sur l’état de l’Union afin de reconquérir l’électorat de gauche, celui dont les députés et sénateurs démocrates en campagne pour leur réélection doivent absolument prévenir la tentation abstentionniste. Il y a deux semaines déjà, le président annonçait à grands fracas une nouvelle législation visant à limiter les super-bonus voire à réguler à nouveau la finance par un retour aux règles instaurées sous Franklin Roosevelt dans les années 1930 et détricotées successivement par Richard Nixon et Ronald Reagan dans les années 1970-80 au profit de la finance débridée. Il y a là un vrai clivage politique qu’a illustré à merveille le dernier film de Michael Moore et qui porte ni plus ni moins sur le type de capitalisme que les Américains souhaitent promouvoir à long terme. Sur ce plan, Barack Obama privilégie davantage son aile gauche tant il perçoit la profonde antipathie suscitée par le secteur financier auprès du travailleur moyen, surtout après que Goldman Sachs – l’une des compagnies sauvées du naufrage il y a dix-huit mois avec l’argent du contribuable – eut annoncé les plus gros super-profits de son histoire.

Mais il ne suffit pas de s’attaquer au capitalisme financier et aux bénéfices de l”argent qui dort’ (une autre référence mitterrandienne), encore faut-il prouver que cette présidence poursuit sur la voie entamée par la grande loi de relance, le “stimulus package” de près de 800 milliards de dollars injectés l’an dernier dans l’économie. Or l’argent se fait rare dans les caisses de l’Etat et la volonté affichée de geler des dépenses publiques de premier plan (dont l’éducation – un vivier de l’électorat démocrate) n’aidera pas à rendre audible le discours sur le soutien à l’emploi et aux salariés (la middle class, dans le vocabulaire d’outre-Atlantique). Dès lors, sauver le projet sur l’assurance maladie se révèle un objectif clé auquel s’emploient la présidente de la Chambre Nancy Pelosi et le leader démocrate au Sénat Harry Reid. Afin de contourner l’obstruction républicaine (le ‘filibustering’ dit-on ici), les deux chambres pourraient s’entendre sur une méthode de convergence entre leurs deux projets impliquant la majorité simple dans chaque assemblée. Barack Obama va plus loin. Tout en demandant d’un côté à son administration la rigueur budgétaire et l’évaluation stricte des dépenses consenties l’an dernier au titre du ’stimulus package’, il poursuit de l’autre un mini-keynésianisme de moindre ampleur ciblé sur l’aide aux ménages et aux allocations familiales. Il se déclare prêt également à évoluer par rapport aux hypocrisies actuelles des forces armées quant à l’intégration en leur sein de militaires gays ou lesbiennes (la politique dite ‘Don’t Ask, Don’t Tell’ instaurée sous Bill Clinton). Il relance aussi son projet de loi sur l’énergie et le climat qui vise au développement des technologies propres, à l’instauration d’un marché intra-US des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi à la construction de nouvelles … centrales nucléaires. Voilà qui n’est pas si loin des plans similaires adoptés en Europe ces dernières années, de Jean-Louis Borloo à Paul Magnette.

Trente ans après Mitterrand…

C’est donc un subtil dosage entre gauche et droite qu’instaure Barack Obama après un an de présidence. La rigueur et la guerre d’un côté, le soutien aux salariés et aux droits des citoyens face à la finance d’autre part. Le contraste avec George W. Bush reste évident, quoiqu’en disent les critiques de gauche. Mais la Maison Blanche porte aujourd’hui un message finalement très centriste qui reflète bien la méthode qu’avait annoncée le candidat Obama dès le départ: une Amérique rassemblée plutôt que divisée, le dialogue entre démocrates et républicains, le refus de la lutte des classes, des races, des états. Une Amérique un peu mythique, qui se place dans la lignée d’un Lincoln, d’un Roosevelt et d’un Kennedy, sans renier Reagan. Décidément la comparaison avec François Mitterrand mérite vraiment le détour. Reste à souhaiter que la comparaison s’arrête là et que les jeunes générations entrées en politique avec l’élection de Barack Obama ne vivent pas les mêmes désillusions que celles qui avaient cru en l’arrivée de la gauche à l’Elysée il y a bientôt trente ans.

Eric Remacle

Comments are closed.