COMMENT PEUT-ON ETRE PERSAN ?
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23-24 janvier 2010
Par Éric Remacle
L’escalade dans la violence choisie par le régime iranien et que vient d’illustrer la pendaison de deux opposants politiques révèle surtout les faiblesses d’un pouvoir aux abois. Il ne serait pour autant pas réaliste d’envisager sa chute rapide. Par comparaison, il fallut huit années entre le coup anti-Solidarnosc décidé par le général Jaruzelski dans la Pologne de 1981 et l’ouverture de la table-ronde de 1989 par laquelle le même Jaruzelski s’entendait avec les dirigeants de Solidarnosc sur un partage du pouvoir et une transition pacifique vers le pluripartisme.
L’analogie ne signifie évidemment pas similitude (en Pologne la pression de nouveaux dirigeants en URSS…et au Vatican joua par exemple un rôle considérable), mais elle fournit plusieurs utiles perspectives.
La première, c’est que les changements de régimes se dessinent souvent au cœur des crises internes les plus fortes et des répressions les plus sombres. Les démocrates iraniens qui pleurent leurs morts ne doivent certainement pas y trouver de sordide consolation – d’autant plus pour ceux qui luttaient déjà dans le même sens en 1979 et savent d’expérience combien la lutte est longue – mais ils peuvent à tout le moins tabler sur l’extraordinaire perte de légitimité interne du régime pour penser un futur différent. Toutes choses restant égales par ailleurs, ce sont les comptes de 1979 que l’on solde aujourd’hui, ceux d’une révolution pluraliste, qui mêlait bourgeois libéraux, cléricaux conservateurs, minorités nationales et révolutionnaires communistes autour d’un projet de société pour un Iran indépendant et détaché des influences extérieures. La fraction qui, autour de l’ayatollah Khomeyni, confisqua cet espoir, élimina sans pitié ses adversaires, abîma les espoirs de la révolution dans les longues années de guerre avec l’Irak et le verrouillage de la société iranienne elle-même, se voit désormais demander des comptes par un peuple iranien qui – démographie oblige – est majoritairement né après 1979. L’alternative n’est pas si aisée à définir, tous les observateurs en conviennent, mais aucun dirigeant iranien ne pourra en faire l’économie, quel que soit encore le nombre d’années pour y arriver. L’ampleur des manifestations, le retour à une ferveur du même type de celle qui emporta le Shah il y a trente-et-un ans, prouvent si besoin en était que c’est une nouvelle révolution tranquille qui s’est mise en marche. Qu’elle brandisse la couleur verte avec un sens symbolique et médiatique très 21ème siècle n’en réduit pas la portée, bien au contraire.
Mi Hossein Moussavi, un conservateur contestataire ?
Seconde perspective ouverte par la comparaison avec d’autres révolutions tranquilles : c’est souvent du cœur du pouvoir que vient le changement de régime, non de sa périphérie. Dans le cas persan, ce sont en effet des notables du régime qui ont engagé la lutte ouverte avec le président Mahmoud Ahmadinejad, en particulier le candidat malheureux du camp réformiste à l’élection présidentielle Mir Hossein Moussavi, ancien premier ministre et candidat à la demande des anciens présidents Rafsandjani et Khatami, placés dans l’incapacité de se présenter eux-mêmes vu la perspective de fraudes massives. Bref des contestataires conservteurs issus du régime. Ces conservateurs-là représentent les élites clérico-économiques qui se sont enrichies considérablement à la tête de l’Etat et contre lesquelles Ahmadinejad a joué la rhétorique de l’appel au peuple contre les élites corrompues. Moussavi, n’a par ailleurs rien d’un enfant de cœur. Il était Premier Ministre de 1981 à 1989 et a dirigé la répression féroce des opposants de gauche (Parti communiste Toudeh, Moudjahidines du Peuple), notamment le massacre contre le soulèvement des prisons en 1988, lequel conduisit à la mort de 15 à 30.000 personnes selon les sources. Ce ‘Saint-Just de l’islamisme’ n’a jamais jugé bon de revenir sur sa responsabilité dans ces répressions massives, pires mêmes que celles qu’il dénonce aujourd’hui. Il n’en reste pas moins qu’autour de lui s’est agrégée une ‘opposition conservatrice’ dont il va falloir tenir compte demain. Le pire serait évidemment que celle-ci soit la seule interlocutrice du pouvoir comme des gouvernements (et services de renseignements) étrangers.
Les Iraniens ont droit cette fois à ce que toutes les composantes de leur révolution soient soutenues et entendues, en particulier les plus progressistes. Ceux-ci risquent en effet de faire les frais d’une double marginalisation dans l’opinion internationale.
D’un côté, nombre de tenants de la gauche anti-impérialiste tendent à se méfier de toute convergence avec la politique étrangère de Washington et font preuve d’une mansuétude désespérante à l’égard du régime Ahmadinejad, en rappelant le passé peu avenant de Moussavi ; ainsi la maxime ‘les ennemis de mes ennemis sont mes amis’ permet-il à Ahmadinejad de bénéficier de leur neutralité, comme de celle de puissances que les enjeux de politique intérieure émeuvent rarement tels la Russie et la Chine. L’analogie avec la Pologne de 1981 est patente : à l’époque le caractère droitier d’un Lech Walesa était souligné à satiété chez nous par ceux qui niaient tout caractère progressiste à son syndicat pour mieux se satisfaire du pouvoir militaire et nier l’existence d’un courant progressiste au sein de Solidarnosc. En Belgique le ‘Comité du Premier Mai’ tentait quant à lui de soutenir les progressistes au sein de l’opposition polonaise, c’est de cette même solidarité qu’ont besoin aujourd’hui les progressistes au sein de l’opposition iranienne et non du mépris des anti-impérialistes de salon en Europe.
D’autre part, dans le cas polonais, nombre de dirigeants occidentaux cherchèrent simplement à privilégier la stabilité européenne et le dialogue avec le régime en le poussant à s’ouvrir lentement mais sûrement. C’est le même risque qui se présente aujourd’hui dans le cas iranien. Les dirigeants occidentaux, tout à leur obsession sur la question nucléaire, pourraient bien sacrifier les militants démocrates sur l’autel d’un compromis nucléaire et/ou se satisfaire d’une cooptation ultérieure du clan Moussavi comme base de nouvelles relations avec le pouvoir iranien.
Il est évident qu’au niveau interne, le régime actuel n’a pas l’intention de concéder grand chose à court terme. Il dispose de tous les instruments policiers et militaires du pouvoir sans que l’on puisse à court terme identifier de failles favorables à l’opposition (on serait tenté d’écrire ‘comme en Pologne en 1981′…). L’autorité politique suprême, le Guide Ali Khamenei, s’est néanmoins tellement positionné aux côtés du président Ahmadinejad et de la répression qu’il s’est fortement dé-légitimité. Gageons que cela conduise à des revirements au sein des forces armées et du ministère de l’intérieur (les puissants ‘Gardiens de la Révolution’ semblent davantage sous contrôle). Plus que jamais, Mahmoud Ahmadinejad pourrait représenter le dernier fusible d’un Guide qui n’a aucune intention, quant à lui, de quitter le pouvoir et pourrait trouver dans un compromis avec Moussavi un moyen de sauver sa tête.
Le clan Moussavi a désormais choisi de tabler sur les fêlures potentielles du pouvoir en tablant sur la longue durée. Mehdi Karroubi, un autre candidat évincé à la présidentelle de juin 2009 et ancien président du Parlement, n’exige plus de nouvelles élections tout en réitérant sa condamnation des fraudes électorales et prend acte du fait que le gouvernement est actuellement dirigé par Mahmoud Ahmadinejad .Il dirige désormais ses critiques contre le puissant président du Conseil des Gardiens l’ayatollah Ahmad Jannari, dans l’objectif de placer un coin entre les clans du pouvoir et d’affaiblir autant que faire se peut les Gardiens de la Révolution. Le 31 décembre dernier, Ali Hossein Moussavi proposait pour sa part un plan de réconciliation en cinq points au Guide suprême. On évoque la possibilité qu’en cours de mandat le Parlement émette un vote de défiance à l’égard de Mahmoud Ahmadinejad, seul moyen constitutionnel pour l’écarter de la présidence.
Assurément, une réconciliation entre clans conservateurs ne modifierait pas le cœur des poitiques en Iran, ni sur le dossier nucléaire ni en matière de droits humains. Mir Hossein Moussavi fut aussi, entre autres, le père du programme nucléaire iranien et, sur ce plan, il n’a guère manifesté de velléité de changement. Sans prise en compte des composantes progressistes et libérales du récent soulèvement populaire, peu de changements seraient à attendre. Toute la difficulté réside précisément dans la combinaison entre un soutien aux progressistes iraniens et le refus d’une diabolisation de ce pays autour du dossier nucléaire.
La java des bombes atomiques
Le dossier nucléaire connaît lui aussi de nouveaux développements inquiétants qui, eux aussi, pourraient porter atteinte à la capacité de redressement de l’Iran et de construction d’un consensus national autour de sa modernisation.
Les positions en présence sont connues. Téhéran refuse que soit mis en cause son droit (reconnu par le Traité de non-prolifértion nucléaire de 1968) à l’énergie nucléaire civile. Il en a fait même un choix énergétique de premier plan, vu ses faibles capacités de raffinage de son propre pétrole. En d’autres termes, l’Iran exporte du brut, il a du mal à l’utiliser pour ses besoins internes (mazout de chauffage, centrales électriques au pétrole ou consommation d’essence). Le recours au nucléaire civil traduit déjà les effets négatfs de la politique d’isolement des trente dernières années, notamment du sous-investissement dans le secteur pétrolier dû aux sanctions américaines.
Le nucléaire militaire quant à lui apparaît davantage comme fuite en avant pour consolider la souveraineté du régime, éventuellement le protéger de toute attaque extérieure, mais au prix d’un isolement accru. Certes les dirigeants iraniens veillent à toujours éviter de violer le moindre article du Traité de non-prolifération (dont l’Iran est toujours signataire, contrairement à Israël, le Pakistan et l’Inde, trois puissances nucléaires voisines) et à se soumettre aux inspections de l’AIEA, quitte à avoir ‘oublié’ dans l’intervalle certaines installations dans les déclarations destinées à celle-ci. Mais ce jeu du chat et de la souris indique à tout le moins que l’option militaire nucléaire, déjà active à l’époque du Shah (avec une forte complicité française), puis interrompue par l’ayatollah Khomeyni, et reprise lorsque Mir Hossein Moussavi était Premier Ministre, constitue un choix prioritaire pour le régime.
Sans doute peut-on supposer, comme nombre d’experts, que l’Iran se placerait ainsi sur le ’seuil nucléaire’, lui permettant de disposer de toute la palette de la dissuasion (ingénieurs et structures administratives et technoscientifiques, combustible en suffisance grâce à l’enrichisssement, potentiel de fabrication en série de charges nucléaires, missiles de moyenne et longue portée capables de les embarquer) sans pour autant être obligé à ce stade de la mettre en branle tant que son respect du TNP et de l’AEIA constituent des atouts utiles à l’égard du tiers monde, de la Russie et de la Chine, ainsi que des éléments d’un possible marchandage avec Washington et l’Europe sur des garanties de sécurité, une coopération énergétique intensive et l’enrée à l’OMC.
En quelque sorte un Iran ‘respectable’ et respecté pourrait rester sur ce seuil (comme le font de nombreux Etats tels que le Japon, la Suède, la Suisse, la Corée du Sud, l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Argentine…ou la Belgique) sans inquiéter quiconque. Il pourrait même avoir produit quelques charges nucléaires pour vérifier la qualité de sa technologie, cela n’en ferait pas encore une puissance nucléaire – notamment tant qu’un essai nucléaire n’aurait pas été mené et que le pays ne dispose d’une technologie de missiles aptes à transporter en sécurité des charges nucléaires.
Pour se contenter d’une posture dite ‘du seuil’ – objectivement plus avantageuse que celle de la course solitaire à l’atome – il faudrait à la fois que le pays dispose d’une sérénité à l’intérieur – les tensions récentes ont révélé à l’inverse de profondes fractures – et d’une paix avec ses voisins (pétromonarchies arabes du Golfe, Israël, Turquie, Russie, Caucase, Asie centrale) et les autres grandes puissances. Sans garanties de sécurité, l’Iran – un pays au carrefour de plusieurs zones d’instabilité – ira de l’avant vers la détention de la bombe atomique, quel que soit le régime en place, et il en aura très certainement les moyens techniques, humains et financiers. La crispation du régime actuel n’est pas pour assurer un scénario non nucléaire. La fuite en avant risque d’être le choix d’un régime aux abois, comme ce fut le cas par exemple pour les dictatures brésilienne et argentine ou le régime d’apartheid sud-africains dans les années 1980.
Mais il est tout autant probable que les sanctions et menaces de guerre internationale ne fassent rien pour améliorer la situation. Plus on menace l’Iran, plus il se réfugiera dans l’option nucléaire !
Il est d’ailleurs paradoxal qu’après avoir objectivement bénéficié des guerres américaines en Afghanistan et en Irak (qui ont sécurisé ses frontières orientale et occidentale et y ont installé des gouvernements plutôt pro-iraniens), Téhéran ne soit pas arrivé à nouer une alliance d’intérêts avec Washington sur le plan régional, ce qui l’aurait dispensé de poursuivre sur la voie de l’obtention d’une capacité nucléaire militaire dont la seule vraie utilité stratégique serait finalement aujourd’hui de se protéger d’une attaque américaine.
La Russie, qui n’a guère envie d’un Etat nucléaire à sa frontière méridionale, ni d’un risque de prolifération du côté turc ou arabe, mais qui a choisi la collaboration en matière nucléaire civile avec Téhéran, avait tracé les contours d’une solution : une filière internationale d’enrichissement du combustible, via les réacteurs russes et français, sous contrôle international. Cet enrichissement aurait porté sur les quantités nécessaires pour l’usage médical (radiologie), soit environ 1500 kg d’uranium actuellement en possession de Téhéran (et déclarés à l’AIEA). Fin 2009, les Etats-Unis se sont ralliés à ce projet mais en insistant sur la nécessité que les Iraniens recyclent l’ensemble de leur combustible par ce biais et en un seul lot. Cette formule aurait amené Téhéran à être privé de combustible pendant une année cruciale et, en cas de désaccord politique, à ne jamais récupérer les 1500 kg d’uranium en question, ce qui aurit amené à ne plus pouvoir approvisionner ses centres radiologiques hospitaliers, alors que ceux-ci arriveront à une rupture de stocks en 2010.
La proposition russo-américaine (soutenue par les trois grands Européens et la Chine, au sein du groupe P-5+1 du Conseil de sécurité) s’est vu opposer une fin de non-recevoir de l’Iran qui n’est disposé à envisager le principe d’une filière d’enrichissement international que si elle ne porte que sur une partie des réserves de combustible, ne remet pas en cause le droit à des filières nationales d’enrichissement et ne débouche jamais sur le départ du pays de la majorité de son combustible.
Encore et toujours des bruits de bottes
Considérant qu’il s’agit de la fin de la ‘politique de la main tenue’ (dont les contours ne furent jamais réellement dessinés vu la crise politique à Téhéran), l’administration Obama a décidé de proposer ces derniers jours à ses partenaires de nouvelles sanctions contre Téhéran. Du côté américain, le Congrès se révélera très dur en cette année éléctorale. Paris s’est globalement rallié à Washington, malgré la vieille collaboration nucléaire franco-iranienne au sein d’Eurodif.
Le pire n’est pas encore à venir (la Chine défend largement la position iranienne) mais la pression va se poursuivre de plus en plus sur Téhéran à l’approche de la conférence de l’ONU sur le Traité de non-prolifération en mai 2010. D’ores et déjà plusieurs pays du Golfe accueillent des bases ou équipements militaires américains (surtout anti-missiles) et les Emirats ont également accepté l’ouverture d’une base française. Les menaces de bombardements israéliens restent d’actualité (même si Washington temporise et si l’enterrement et la dispersion des sites iraniens les rend de toute façon peu vulnérables à des explosifs classiques).
La situation interne en Iran même ne facilite pas la recherche de solutions de compromis ou d’une dynamique régionale de réduction des tensions. Décidément, c’est la question du régime interne en Iran qui constitue la clef du dossier nucléaire. Et sans doute une levée des sanctions créerait davantage de percées pour les droits de l’homme que pour les pro-nucléaires en Iran. Mais ce n’est pas le scénario retenu par nos chancelleries. Dans le pire des cas cela voudrait dire qu’aux bruits de bottes militaires dans la région répondraient les bruits de bottes de la répression à l’intérieur. Le pire des scénarios pour le peuple iranien.



