MAUVAIS GENRE ?
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MAUVAIS GENRE ?
23-24 mai 2009
Par Éric REMACLE
Les enjeux de genre sont partout dans nos vies : maintien des stéréotypes et comportements machistes ; violences au sein de la sphère privée ; persistance des inégalités hommes-femmes dans les salaires, le partage des tâches domestiques, l’accès aux fonctions de responsabilités ; homophobie au quotidien, menant tant d’adolescents à tenter de mettre fin à leurs jours.
Le genre s’est évidemment invité dans cette campagne électorale.
A Bruxelles par exemple, il faudra être bien attentif pour trouver une femme en tête de liste. Parmi les huit partis parlementaires démocratiques francophones et flamands, seul Ecolo a confié sa tête de liste à une femme, à la fois pour Bruxelles-Capitale à la ministre de l’environnement et de l’énergie Evelyne Huytebroeck, et pour l’Europe à la co-présidente d’Ecolo et ancienne ministre des transports et de la mobilité Isabelle Durant. Bien que présumées moins enfermées dans les luttes de pouvoir, les ‘petites listes’ n’ont guère fait davantage d’efforts que les ‘grandes’. Quant aux débats en tous genres de cette campagne, rares sont ceux où le genre masculin n’est pas sur-représenté à la tribune. Une militante féministe belge bien connue, Irène Kaufer, candidate indépendante sur la liste Ecolo, y revient régulièrement dans les coups de gueule de son blog, y compris lorsque la domination masculine se rencontre dans les congrès Ecolo – autant balayer devant sa porte ! Pourtant, la parité sur les listes est devenue obligatoire, mais la retrouvera-t-on dans les résultats ? Le nouveau mode de décompte du scrutin renforce l’importance des voix de préférence et l’on serait bien en peine d’en estimer l’impact en termes de répartition des sièges entre hommes et femmes. Seul vaccin contre ce risque : cocher systématiquement les noms de femmes sur son bulletin.
Il ne suffira évidemment pas d’un vote ni même d’un parlement paritaire pour que les inégalités s’écroulent. Celles-ci ne sont d’ailleurs pas exclusivement des inégalités de genre, mais souvent des inégalités sociales aggravées par les discriminations envers les femmes, en particulier dans le domaine du chômage des salaires et de la violence domestique.
La violence faite aux femmes, voici une sinistre constante de l’inégalité de genre. La combattre participe d’une action bien sûr individuelle, mais aussi dans les communes et les entreprises, et aux niveaux régional, communautaire, fédéral, européen. Renforcer la prévention, les législations répressives et dissuasives, et le financement de l’aide aux victimes s’impose, tout comme la lutte contre le proxénétisme et la traite des êtres humains. Les principales intéressées doivent elles-mêmes y prendre directement part, dans une optique de démocratie participative, en particulier sous la forme des expériences de ‘marches exploratoires’ dans les zones urbaines.
« A travail égal, salaire égal » scandaient déjà en 1966 les ouvrières de la Fabrique nationale de Herstal. Les efforts de mise sur pied de l’égalité en matière salariale restent toujours lents et difficiles plus de quarante ans après, l’importance du taux de chômage n’y aide évidemment pas. Le droit social constitue un des outils pour y arriver, et il importe de disposer d’outils d’évaluation des différences salariales. Comme les femmes occupent la majorité des emplois précaires et mal payés, le relèvement du salaire minimum garanti s’impose. De même ce sont quasi exclusivement des femmes qui se trouvent en travail à temps partiel, notamment en relation avec le système des ‘titres-services’ ; or le caractère temps partiel de ces métiers n’est pas demandé par les femmes elles-mêmes mais leur est imposé. Pour y remédier, il n’est d’autre moyen que de réduire les dérogations à l’obligation de contrat à temps plein, qui constituent autant de voies vers le temps partiel non choisi. Par ailleurs, les femmes migrantes, demandeures d’asile, primo-arrivantes ou issues de l’immigration, constituent un public particulièrement précaire à soutenir.
Les inégalités face à l’impôt constituent une troisième violence faite aux femmes, en particulier si elles sont ‘cohabitantes’. Combattre les inégalités face à l’impôt passe notamment par l’individualisation des droits sociaux et par des statistiques et une évaluation sexuée. Dans un autre domaine financier où les femmes souffrent, celui des créances alimentaires, l’optimalisation du fonds concerné (SECAL) contribuerait à alléger nombre de situations au bord de la rupture.
La parité constitue enfin un objectif à tous niveaux : dans les gouvernements, les parlements, les entreprises privées (souvenez-vous de cette image d’une assemblée générale de Fortis quasi exclusivement masculine…), dans les services publics, dans l’associatif. Au niveau européen, ce sont les législations les plus égalitaires qui devraient servir de référence, comme l’a promu une proposition de Gisèle Halimi en faveur d’une harmonisation par le haut des conditions faites aux femmes dans les 27 pays de l’Union. La solidarité internationale ne doit pas rester à la traîne des politiques de promotion de l’égalité, en particulier si l’on veut un jour atteindre le fameux objectif des 0.7% du PIB alloué aux programmes de coopération.
Les enjeux de genre ne se confondent pas avec ceux des droits des lesbiennes, gays, bisexuel-les et transgenres (LGBT), mais ils convergent dans la mesure où il s’agit dans un cas comme dans l’autre d’abolir des inégalités sociales ou des violences liées à la condition ou à l’orientation individuelle. Une semaine après la journée internationale contre l’homophobie et après la répression violente de la gay pride par la police de Moscou, la lutte pour ces droits reste d’actualité. La Belgique s’est placée en pointe depuis dix ans sur les thèmes du mariage et de l’adoption ainsi que sur la pluralité des choix de vie. Mais c’est également dans les têtes et dans les violences quotidiennes qu’il reste un considérable travail de conscientisation à mener. L’agenda de la lutte contre l’homophobie concerne en particulier les populations les plus précaires, jeunes, primo-arrivants, demandeurs d’asile, et a toute sa place dans les priorités de la politique de coopération et de solidarité internationales de la Belgique.
Pour les personnes au mode de vie LGBT comme pour les femmes, ce qui est en jeu c’est tout simplement de ne plus être considérées comme le ‘mauvais genre’…
Et le foulard dans tout cela…
Parmi les jeunes femmes de ce pays, un groupe ressent par certains aspects le même syndrome de stigmatisation, ce sont les jeunes femmes portant le hijab, le foulard musulman. Pour les féministes, comme pour les associations LGBT, le débat sur ce thème reste inconfortable. La lutte pour les droits a été le plus souvent menée contre les cléricalismes et aujourd’hui encore d’aucuns brandissent la bible ou le coran pour limiter les droits des femmes ou stigmatiser l’homosexualité. Dans les milieux de promotion de la laïcité également, ces jeunes femmes sont vues souvent comme le fer de lance de la promotion du retour du religieux dans la sphère publique, alors que tout le combat de la laïcité a été de confiner à la sphère privée les choix individuels. L’islam n’est pas seul en cause puisque la papauté ou les sectes protestantes en tout genre cherchent elles aussi à reconquérir un droit à s’immiscer dans les débats politiques et l’ont d’ailleurs obtenu en partie dans le traité de Lisbonne où l’Union européenne leur confère un statut spécial dans le dialogue entre institutions européennes et société civile.
Nous ne sommes toutefois pas au même point qu’il y a cent ans quand les athées et les juifs n’avaient pas droit de cité dans les cimetières ou quand presque tout l’enseignement était aux mains de l’église catholique. La société s’est largement sécularisée et nos lois y veillent. La laïcité est majoritaire en Belgique sur le plan culturel. Sereine, confiante en sa force de conviction, elle peut appréhender les nouveaux défis liées non seulement au retour du religieux mais aussi à l’intégration des jeunes femmes issues de l’immigration.
Car l’enjeu du foulard n’est évidemment pas seulement un enjeu philosophique. Derrière ce bout de tissu, il y a des réalités sociales difficiles, des jeunes femmes qui se battent au quotidien, discrètement, pour obtenir la reconnaissance de leur autonomie auprès de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris, qui venues de milieux ouvriers s’investissent dans les études pour acquérir cette liberté. Pour elles, le foulard est souvent une partie de leur identité culturelle, derrière laquelle elles construisent une véritable autonomie. C’est donc souvent difficile pour les féministes de se confronter par exemple à des ‘féministes islamistes’ qui revendiquent le voile comme un droit des femmes. En dehors de la Française Christine Delphy, aucune féministe ‘historique’ n’a accepté une telle conception. Et c’est vrai que, très souvent, le port du foulard constitue une internalisation de la contrainte voulue par les hommes depuis des millénaires. Comme le dit sur son blog Irène Kaufer, si les hommes considèrent la chevelure comme obscène, ce serait plutôt à eux à se voiler les yeux !
La force de la laïcité a de tout temps été de proposer à la société un message d’intégration et de respect mutuel des différences. C’est de là qu’il faut repartir si l’on veut éviter que la défense de la laïcité se transforme sans y prendre garde en une simple stigmatisation de jeunes femmes musulmanes issue des milieux ouvriers par des bourgeois de la classe moyenne laïque vivant dans de plus beaux quartiers. La dualisation sociale et urbaine que traduirait une telle fracture se situe en total contrechamp par rapport aux idéaux de la laïcité.
Hervé Hasquin, ancien recteur de l’ULB et ancien ministre MR et actuel président du CA du Centre pour l’Egalité des Chances, a récemment trouvé les mots justes pour en parler (Le Soir des 20-21 mai 2009). On ne peut pas à ses yeux plaider pour une intégration des populations d’origine étrangère par l’assimilation pure et simple, car un minimum d’adaptation est toujours nécessaire, en particulier pour éviter l’isolement et le ghetto. La laïcité pour Hasquin, c’est d’abord l’adhésion à un certain nombre de valeurs : la non-intervention du spirituel dans la politique ; les libertés fondamentales, y compris celles de croire ou de ne pas croire ; la non-discrimination entre hommes et femmes. Ce socle de principes et de valeurs, c’est effectivement la laïcité au quotidien, la laïcité telle que les gens la vivent et la revendiquent. C’est celle dans laquelle on se retrouve à Ecolo, et sur base de laquelle il est possible de demander des comptes à tous les cléricalismes, y compris ceux larvés telle l’actuelle politique hypocrite du président de la République (sic) française qui cherche discrètement à réintroduire le religieux dans la vie publique. C’est sur cette base que l’on peut dire à certains théologiens islamistes plutôt conservateurs et inspirés par l’idéologie des Frères musulmans, tel Tariq Ramadan, que les lignes rouges se situent sur ces trois points, qu’un projet d’islam européen n’est possible qu’à ces trois conditions. Ce dialogue n’est pas simple, car dans tout dialogue chaque interlocuteur avance ses projets de société et est influencé par ceux des autres. Recréer des plages horaires spécifiques pour les filles et les garçons dans les piscines par exemple peut-il contribuer à renforcer une idéologie qui stigmatise le corps des filles ? En tout cas, la laïcité a pour elle la force de son projet majoritaire et émancipateur, qui peut rallier largement s’il est ouvert, dynamique, offensif mais tolérant, et non craintif et replié sur soi. C’était le message de Voltaire lorsqu’il disait « je ne suis pas d’accord avec vos idées mais je me battrai de toutes mes forces pour que vous puissiez les exprimer ».
Hervé Hasquin a raison de dire que, si le port du foulard dans la police et l’administration permet une meilleure représentation des genres et des groupes sociaux et une meilleure égalité hommes-femmes, il constitue un progrès sur le long terme. En revanche, si un homme refuse qu’un médecin mâle examine sa femme, c’est le maintien d’une domination masculine inacceptable, alors que la demande prend un autre sens si elle provient de la femme elle-même. De même, il serait contraire à la laïcité d’autoriser des tribunaux religieux inspirés par la charia pour les affaires familiales ou de considérer que la polygamie est autorisée sur le même plan que le mariage homosexuel – la proposition en fut faite dans l’Ontario canadien (et rejetée par la Cour suprême).
On aura du mal à légiférer tous azimuts sur ce plan, mieux vaudrait à ses yeux un code insistant sur les principes clés de notre démocratie laïque et pluraliste, qui puisse aussi servir de référence pour es controverses judiciaires en la matière. La suggestion mérite examen.
Pour conclure citons encore une fois le blog d’Irène Kaufer : « le foulard m’apparaît bien comme un signe d’inégalité et je me dis parfois que, si les hommes ne peuvent supporter la vue d’une chevelure de femme, ce serait plutôt à eux de se voiler les yeux ; et pourtant je suis contre l’interdiction du foulard à l’école ou au travail, au nom de l’émancipation des femmes. Car ce qui leur ouvre la voie vers la liberté, c’est l’éducation, c’est l’indépendance économique (…) Et puis surtout : ces femmes sont là, à nos côtés, certaines se revendiquent même féministes, il faut les écouter et partager avec elles nos combats, là et jusqu’où c’est possible. Et s’intéresser davantage à ce qu’elles ont DANS la tête que DESSUS.».



