DES CHERCHEURS QUI TROUVENT, ON EN TROUVE
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DES CHERCHEURS QUI TROUVENT, ON EN TROUVE
9-10 mai 2009
Par Éric Remacle
Le refrain est connu, un de nos chanteurs wallons l’a même mis en musique : ‘des chercheurs qui cherchent, on en trouve…des chercheurs qui trouvent, on en cherche… ‘. La première réaction, pour celles et ceux qui sont des travailleurs du secteur de la recherche (pour toute la Belgique on les estime à environ 80.000 personnes employées dans le privé ou le public), c’est évidemment de se sentir stigmatisés, incompris de la société. Mais on peut repartir de ce stéréotype pour ouvrir un vrai débat sur le sens de la recherche comme instrument d’émancipation sociale et de construction de l’économie du futur.
Revenons tout d’abord au cœur de la ‘thèse’ de ce petit refrain : la recherche constituerait une activité sinon inutile, du moins partiellement parasitaire, dans la mesure où elle ne produirait pas de résultats visibles à court terme. En fait, c’est précisément ce qui caractérise la recherche scientifique, par opposition à d’autres activités telles la production ou la vente de biens et de services, c’est sa nature même. La fonction que la société confie aux chercheurs, c’est de se projeter dans le futur inconnu qui est le nôtre, de l’anticiper, de le préparer pour que nous ne soyons pas démunis demain face à des défis inattendus.
Sans doute sommes-nous en mesure de le comprendre plus aisément aujourd’hui avec la grande transformation environnementale qui s’est mise en mouvement et dont le changement climatique constitue la manifestation la plus évidente pour les citoyens. Disposerons-nous de suffisamment de réponses, et donc de chercheurs, dans les sciences naturelles, humaines, médicales, pour faire face à toutes les conséquences de cette transformation ? Ce ne sera le cas que si la société a investi suffisamment dans ce type de problématiques…il y a vingt ou trente ans. Et nous savons déjà que ce ne fut pas le cas, l’environnement n’intéressait pas grand monde à l’époque. Il y a sept ans seulement, quand je proposais avec d’autres collègues un programme de recherche pluridisciplinaire sur l’Europe et les défis du développement durable, je m’entendais répondre que ce n’était pas une priorité de recherche pour mon institut… Le prix à payer pour une telle cécité intellectuelle est énorme : il va falloir former en urgence des scientifiques, mais aussi des fonctionnaires et des entrepreneurs aptes à intégrer cette dimension environnementale; il va falloir demander une adaptation considérable aux consommateurs ; investir à trop court terme dans des technologies nouvelles qui mettront du temps à être opérationnelles ; exiger des multinationales qu’elles réduisent les délocalisations et les transports mondiaux de produits ; relocaliser les productions près des consommateurs ; bref l’économie globale en souffrira et les victimes risquent d’en être d’abord les plus pauvres, les plus précaires. Le fameux rapport Stern en a donné la mesure.
Dans de tels contextes de changements profonds, c’est la recherche scientifique qui constitue la principale réponse car la seule qui anticipe la longue durée. Mais elle implique une démarche cruciale de la part des pouvoirs publics et des opérateurs privés : qu’ils laissent les chercheurs chercher sans leur demander des résultats immédiats, du ‘retour sur investissement’ rapide. Les résultats immédiats, la recherche appliquée, ne concernent que des inventions déjà mises au point, qu’il ne reste qu’à appliquer et développer. En d’autres termes on ne stimule pas la découverte en exigeant des résultats immédiats, les chercheurs qui trouvent trouvent en partie par hasard, et en tout cas au long d’un processus qui prend du temps, parfois plusieurs générations. Alexander Fleming aurait-il trouvé la pénicilline si on le lui avait demandé dans un arrêté ministériel ? Les cinquante années écoulées entre les travaux cruciaux d’Einstein, des Curie et des autres physiciens de leur époque, et leurs applications concrètes dans l’énergie nucléaire ou les vols spatiaux nous indiquent que la temporalité de la recherche scientifique se fonde sur les temps longs.
Un tel constat ne signifie pas absence d’une politique scientifique, au contraire l’incertitude des temps longs de la recherche implique le discernement et le débat démocratique sur le politique scientifique elle-même. L’exemple à ne pas suivre nous est donné par exemple par le Plan Marshall en Wallonie. Que l’on ne se méprenne pas : ce plan de redressement de l’économie wallonne était nécessaire et donne des résultats importants. Il fallait que l’Etat injecte des moyens dans l’économie pour la relance. Mais sur le plan de la recherche, c’est largement la déception. Les centres d’excellence soutenus par le Plan Marshall se situent essentiellement dans la recherche appliquée, les sciences humaines sont délaissées, la sélection manque totalement de transparence, on poursuit une politique de saupoudrage ‘à la belge’, entre sous-régions et entre universités. Le sommet de cette politique à courte vue fut de ‘relooker’ en catastrophe le plan quelques mois avant les élections (Marshall 2.0) pour y ajouter une touche ‘verte’ face à la montée électorale des Ecolos. Lorsque le premier plan avait été mis sur pied, les appels à investir massivement dans les technologies vertes avaient été purement et simplement ignorés par la majorité PS-CDH. Un bel exemple des errances auxquelles mène le court-termisme.
La politique scientifique implique bel et bien une anticipation du futur, de deux natures. D’une part investir suffisamment dans les ressources humaines, dans les bourses et contrats de chercheurs, dans tous les domaines du savoir, sans a priori, et en appuyant les recherches collaboratives et innovatrices, y compris de façon pluridisciplinaire. D’autre part orienter certains pans de la recherche vers des secteurs émergents, des questions de société qui se poseront avec acuité dix, vingt ou trente ans plus tard. L’exercice relève non pas de la planification, mais d’une prospective souple, qui ne peut se fonder que sur l’intuition collective des différents secteurs de la société, bottom-up et non top-down. Je viens d’évoquer l’exemple du développement durable que l’on n’a pas assez préparé par les politiques de recherche des dernières décennies. Un autre exemple est l’aberrante focalisation sur le seul nucléaire de près de 90% des crédits de recherche en matière d’énergie depuis trente ans. La Belgique manque aujourd’hui d’expertise sur les énergies renouvelables et essaye en catastrophe de la bâtir. Pour sortir de ce schéma, une politique scientifique fondée sur une prospective souple s’impose. Il ne suffit donc pas d’investir massivement dans la recherche, mais aussi intelligemment. Pour Philippe Baret, professeur de génétique et d’analyse des systèmes à l’UCL et chercheur associé à ETOPIA, ‘il importe de sortir d’une logique du tout technologique pour ouvrir une approche systémique des innovations. Dans une vision ouverte de la recherche, plusieurs voies d’innovation pourraient coexister dans un rapport qui privilégierait la complémentarité sur la concurrence’ (www.etopia.be). Un office d’évaluation scientifique et technologique sous la responsabilité des parlements (fédéral, communautaires et régionaux) pourrait servir de creuset pour une telle évaluation prospective.
Investir dans la recherche mais aussi dans la carrière des chercheurs
Comme tous les pays européens, la Belgique est censée atteindre fin 2010 un niveau d’investissement dans la recherche-développement correspondant à 3% du PIB, avec une répartition souhaitée de 1% pour les pouvoirs publics et 2% pour le secteur privé. Nous en sommes loin, puisque notre pays se traîne à 1.85% alors qu’il avait dépassé les 2% au début de la décennie. Les causes de cette difficulté sont littéralement structurelles, puisque le niveau de R&D en Belgique a toujours été en-dessous de la moyenne européenne, les acteurs tant publics que privés semblent sous-estimer l’importance de la recherche (sans doute fredonnent-ils souvent ‘des chercheurs qui cherchent…’).
La complexité du fédéralisme belge n’a pas arrangé la situation puisque l’on a réparti la politique de recherche entre tous les niveaux de pouvoir, localisant la recherche appliquée principalement au niveau des Régions, la recherche fondamentale et les grands budgets destinés aux chercheurs et aux universités au niveau des Communautés, tandis que la politique spatiale, les institutions scientifiques nationales, les programmes structurants et ceux liant équipes flamandes et francophones se situent aux niveaux fédéral et européen. Or chaque niveau de pouvoir a ses logiques propres de moins en moins concertées, ce qui amène les équipes scientifiques à jongler avec des demandes contradictoires du public selon le niveau auxquelles elles adressent leurs propositions de recherches et les CV de leurs chercheurs. Il manque clairement un grand Conseil de la politique scientifique multi-niveaux dans ce pays. Pour tant, quand les Conseils régionaux de la politique scientifique (comme récemment celui de Wallonie) développent des recommandations, celles-ci sont souvent marquées du bon sens, tout comme les réflexions des Fonds de la recherche scientifique francophone (FRS) et flamand (FWO).
Pour atteindre les 3% du PIB investis dans la R&D, Ecolo a chiffré à 1 milliard d’euros la part supplémentaire que les pouvoirs publics doivent y injecter. Une incitation forte en direction du privé doit s’y ajouter car la Belgique est un des pays européens où le privé investit le moins dans la recherche. Pour suivre ce processus, le député Philippe Henry, reprenant en cela une ancienne proposition de loi de Jean-Marc Nollet déjà déposée en 2005, a déposé sur la table de la Chambre une proposition visant à instaurer un monitoring des dépenses de R&D. Le gouvernement fournirait un rapport annuel, le parlement mènerait un débat annuel sur cette base et ferait des recommandations et une évaluation de l’évolution de ces dépenses et de leur structure en termes de choix scientifiques et technologiques. Depuis des mois, malgré une véritable convergence avec les autres partis, la proposition fait l’objet de manœuvres de retardement de la ministre fédérale en charge, la MR Sabine Laruelle. Véritable partisane de la seule recherche appliquée, celle-ci est connue pour se détourner de l’intérêt pour la recherche fondamentale et de tout programme de recherche non utilitaire à court terme (‘des chercheurs qui cherchent…’). Elle a déjà obtenu que la Chambre comptabilise les dépenses de R&D militaire dans les dépenses de recherche. A présent elle veut, pour gonfler les chiffres, y ajouter le produit de la défiscalisation des bourses de recherche (qui n’est pas un investissement mais une aide indirecte au prix d’une réduction des recettes fiscales de l’Etat). L’usage de cette défiscalisation par les universités fait d’ailleurs l’objet d’une opacité très grande que soulignent les chercheurs et les organisations syndicales (La Libre Belgique du 9 mai 2009). Il est en outre très difficile pour les parlementaires d’obtenir les chiffres les plus récents, généralement l’administration n’arrive pas à donner ceux plus récents que 2006, notamment en raison de l’éclatement des compétences intra-belges. Et, cerise sur le gâteau, voilà que la ministre tente ces dernières semaines d’obtenir de Philippe Henry que la Chambre renonce à une loi et se contente d’une modification de règlement pour obtenir un rapport annuel du gouvernement, mais sans débat parlementaire obligatoire ni monitoring, ni recommandations. On comprend que la ministre ne veuille pas faire à un parti concurrent le cadeau d’une loi fédérale quelques semaines avant les élections régionales, mais outre ce petit jeu partisan, quelle est la vision de la recherche sous-jacente ? Dire que la Belgique, c’est-à-dire la ministre Laruelle, sera en charge de la présidence européenne au second semestre 2010, au moment où l’Union européenne évaluera l’objectif des 3%…
Investir dans la recherche, c’est aussi reconnaître les travailleurs de la recherche, c’est-à-dire les chercheurs, les boursiers, les laborantins, les administratifs et ouvriers engagés sur les contrats de recherche ou le budget des universités. Valoriser les chercheuses et chercheurs, c’est un véritable enjeu de société. Travailleurs précaires, ballottés d’un contrat ou d’une bourse à l’autre, considérés comme étudiants dans un cas (avec perte de plusieurs avantages sociaux), comme contractuels dans l’autre (avec incertitude sur l’avenir), peu d’entre eux sont nommé à titre définitif, ce qui accentue la pression des pouvoirs subsidiants pour des recherches à court terme. D’aucuns rêvent d’ailleurs de faire de même pour les professeurs en supprimant également leurs contrats à durée indéterminée. On ne s’étonnera pas que parmi les milliers de chercheurs en Communauté française croisse un sentiment d’abandon par le politique. Une récente carte blanche intitulée ‘Les chercheurs boursiers sont-ils les dindons de la recherche scientifique belge ?’ (Le Soir du 12 mai 2009) en résume les enjeux. Les investissements nécessaires dans la recherche doivent sans aucun doute servir à encourager la recherche libre, ce qui implique des chercheurs disposant de conditions de travail décentes et d’une sécurité d’emploi, seule garantie d’un service public de recherche tourné vers le futur. Revoir le mode de financement de la recherche, créer un fonds public pour les sciences humaines (à l’image du FRIA pour les sciences ‘dures’), proposer à tou-te-s un contrat de travail plutôt que des bourses, supprimer le paiement du minerval par les doctorants, veiller à ce que les droits sociaux (notamment en termes de pensions) soient identiques à ceux des autres travailleurs, voilà quelques mesures qui créeraient le climat de confiance entre les chercheurs, les universités et la société.
Il reste – et là n’est pas le moindre enjeu – à insérer ces différentes mesures dans une vision d’ensemble. La recherche et les universités vivent une transformation profonde dont le processus dit de Bologne constitue la partie émergée. Cette transformation vise à mettre en concurrence les universités et les chercheurs, dans une optique de compétitivité copiée sur le modèle économique et financier. Pourtant ce modèle de compétition à outrance vient de faire la preuve de son impasse mais cela ne semble pas émouvoir nombre d’éminences universitaires qui poursuivent, comme un train fou, la construction d’un ‘espace européen de la recherche et de l’enseignement supérieur’ où tout le monde est concurrent de tout le monde dans la chasse aux étudiants, aux subsides et aux contrats. La vision de la recherche se déplace progressivement de la compétence vers la performance, de la promotion d’un savoir émancipateur à celle d’une ‘économie de la connaissance’, de l’originalité de la recherche vers son utilité, de l’excellence vers le marketing.
Chez Ecolo, on pense que ce n’est pas la ‘compétitivité’ qui doive mener la politique universitaire, mais une réflexion plus intégrée sur l’émancipation comme objectif de la société tout entière, ce qui implique un accès démocratique aux études supérieures, une distribution géographique des universités et hautes écoles à proximités des étudiants, des conditions de travail décentes pour tous les travailleurs de l’université et de la recherche, une prise en charge démocratique des débats sur ces thèmes. Il est urgent de penser en de nouveaux termes tant la politique d’enseignement supérieur que de recherche. Le mot ‘service public’ si dévalorisé par les idéologues du tout-marché pourrait reprendre ici tout son sens. Celui d’un projet de société débattu démocratiquement avec tous les acteurs concernés et articulé sur des institutions et des chercheurs libres et responsables à la fois. Une société qui fasse confiance aux étudiants qui construisent leur avenir individuel et professionnel, aux chercheurs qui trouvent, aux chercheurs qui cherchent, aux enseignants-chercheurs qui enseignent et qui font progresser la recherche, et qui leur donne à tous les moyens d’anticiper les défis de demain et d’après-demain.



